Paradoxe saisissant au cœur du secteur financier mondial : alors que les accords de Paris appellent à une transition énergétique urgente, les 65 plus grandes banques internationales ont accordé 906 milliards de dollars de financement aux énergies fossiles en 2025. Cette somme record, en hausse de 8% sur un an, révèle l’écart grandissant entre les discours climatiques et les pratiques d’investissement des géants bancaires.
Cette progression s’inscrit dans un contexte géopolitique tendu, où les conflits en Ukraine et au Moyen-Orient ont mis en lumière la dépendance persistante de l’économie mondiale aux combustibles fossiles.
La « Sale Douzaine » concentre 39% des financements fossiles
L’analyse révèle une concentration préoccupante des flux financiers. Les douze premiers établissements mondiaux, baptisés la « Sale Douzaine » par les ONG, représentent près de 39% de l’ensemble du financement accordé aux énergies fossiles. JPMorgan Chase conserve sa position de leader avec 58,2 milliards de dollars engagés en 2025, marquant une progression de 12,5% sur un an.
Bank of America et la japonaise Mitsubishi UFJ complètent ce podium controversé. Cette tendance s’explique notamment par l’expansion massive du secteur intermédiaire, qui transporte, stocke et commercialise le pétrole et le gaz. Les financements dédiés à cette activité ont bondi de 84%, atteignant 116 milliards de dollars.
Les banques françaises nagent à contre-courant
Face à cette dérive générale, les établissements français font figure d’exception. BNP Paribas, Crédit Agricole, Société générale et BPCE ont collectivement réduit leur exposition, limitant leurs engagements à environ 16 milliards de dollars en 2025. Cette diminution progressive s’observe depuis plusieurs années consécutives.
L’ONG Reclaim Finance salue « des signaux encourageants chez les banques françaises, à l’exception de Société générale ». Cette dernière fait effectivement tache dans le paysage hexagonal en augmentant ses soutiens à la production pétrolière et gazière, devenant « le premier soutien de l’entreprise TotalEnergies ». L’élection de son directeur général Slawomir Krupa au conseil d’administration du géant pétrolier français fin mai illustre ces liens étroits.
Effondrement des engagements climatiques volontaires
L’année 2025 a consacré l’effondrement de la Net-Zero Banking Alliance (NZBA), programme onusien de neutralité carbone du secteur bancaire. Cet abandon collectif, orchestré par l’ensemble de la « Sale Douzaine », a libéré les institutions financières de leurs contraintes climatiques autodéclarées. Le rapport « Banking on Climate Chaos » documente cette régression : JPMorgan Chase a « abandonné ses objectifs d’émissions contraints par le temps et le pourcentage », tandis que Wells Fargo a discontinué ses « objectifs sectoriels d’émissions financées pour 2030 ».
Cette dérive s’accompagne d’une intensification du financement des projets d’expansion. Les banques ont consacré 508 milliards de dollars aux infrastructures nouvelles de production d’énergie fossile, soit une hausse de 27% par rapport à 2024. Comme l’explique Niko Lusiani, directeur de recherche à Rainforest Action Network : « Le financement de l’expansion est particulièrement lourd de conséquences, car il verrouille des décennies d’émissions futures de carbone ».
Le facteur Trump accélère la machine
L’administration Trump, revenue au pouvoir début 2025, a créé un environnement politique favorable à cette expansion du financement fossile. Le décret « Unleashing American Energy » a réduit les barrières réglementaires pour le développement des énergies traditionnelles. Ce « facteur Trump » explique partiellement l’accélération record des financements d’expansion, selon plusieurs observateurs du secteur.
Les banques américaines concentrent désormais une part croissante du marché mondial, tandis que leurs homologues européennes voient leur influence diminuer. Cette redistribution géographique des flux financiers reflète les divergences politiques transatlantiques sur les questions énergétiques et climatiques.
Concentration risquée sur quelques géants énergétiques
La concentration croissante des financements vers un nombre restreint d’entreprises accentue les vulnérabilités systémiques. Dix compagnies seulement ont capté 12,5% du financement total sur la période 2021-2025, Enbridge trustant la première place avec 123 milliards de dollars. Cette concentration atteint 15,2% en 2025, avec Venture Global, spécialiste du gaz naturel liquéfié, représentant 2,7% du marché à elle seule.
Ces investissements massifs dans les terminaux de gaz naturel liquéfié posent un défi particulier. Financés contre des contrats de vente de 15 à 20 ans, ils verrouillent l’économie mondiale dans une dépendance prolongée aux combustibles fossiles, compromettant les objectifs de neutralité carbone fixés à 2050.
L’heure de la régulation contraignante
Face à l’échec patent des engagements volontaires, les observateurs plaident pour une approche réglementaire contraignante. Diogo Silva, responsable de campagne chez BankTrack, déclare : « Les banques continuent de nous dire qu’elles sont engagées pour le climat. Puis elles abandonnent leurs propres politiques dès que la pression politique monte. Les promesses volontaires ont eu leur chance. Nous avons besoin de règles contraignantes, pas de promesses ».
Cette évolution du financement bancaire contraste avec les besoins colossaux de la transition énergétique. Alors que les mécanismes de tarification carbone couvrent désormais près de 30% des émissions mondiales de gaz à effet de serre et ont mobilisé plus de 107 milliards de dollars pour les budgets publics en 2025, le secteur bancaire privé persiste dans ses choix d’investissement traditionnels.
L’année 2026 s’annonce décisive pour déterminer si cette tendance haussière se confirmera ou si les pressions réglementaires et sociétales parviendront à infléchir les stratégies bancaires. Certains pays comme le Japon tentent de diversifier leur mix énergétique, mais les flux financiers ne suivent pas encore cette orientation. L’enjeu dépasse la simple question financière : il s’agit de la cohérence globale des politiques énergétiques face à l’urgence climatique.



