Fessenheim : un chantier pharaonique de démantèlement nucléaire s’annonce
La centrale nucléaire de Fessenheim, fermée prématurément en 2020 après seulement 43 années d’exploitation, s’apprête à entamer une seconde existence radicalement étrangère à sa vocation première. Le site alsacien, victime d’un accord politique entre François Hollande et les écologistes plutôt que d’un impératif de sûreté avéré, va faire l’objet d’un démantèlement intégral s’étalant sur vingt-deux années. Un projet titanesque, estimé à 1,4 milliard d’euros, qui mobilisera des moyens techniques et humains considérables jusqu’en 2048.
« C’est un jalon très important », confie Pierre-Jean Barret, directeur du site, à la suite de la publication du décret gouvernemental du 3 mai 2026 autorisant ces opérations. Il ne manque désormais plus que l’approbation définitive de l’Autorité de sûreté nucléaire et de radioprotection, attendue pour le mois de juin.
Une fermeture regrettable motivée par des considérations politiques
La fermeture de Fessenheim demeure, aux yeux de nombreux observateurs, un gâchis industriel et énergétique majeur. Construite en 1971 et mise en service en 1977, l’installation était loin d’avoir atteint sa fin de vie technique. Ses deux réacteurs de 900 MW disposaient encore de nombreuses années d’exploitation potentielle, comme en attestent les quatre décennies de fonctionnement qui ont permis de produire l’équivalent de « 30 ans de consommation d’électricité en Alsace ».
Cette fermeture anticipée répond avant tout à l’accord noué par François Hollande avec Europe Écologie Les Verts lors de la campagne présidentielle de 2012, bien davantage qu’à des considérations techniques ou sécuritaires objectives. La centrale était parfaitement conforme aux standards de sûreté en vigueur et aurait pu continuer d’alimenter le réseau électrique français pendant encore plusieurs décennies, moyennant les investissements de maintenance appropriés.
405 000 tonnes de matériaux à traiter selon un protocole strict
Le démantèlement de Fessenheim représente un défi logistique de premier ordre. Les opérations génèreront quelque 405 000 tonnes de matériaux, dont 95 % sont non radioactifs. Les 5 % restants — soit approximativement 20 000 tonnes — devront faire l’objet d’un traitement spécialisé, calibré selon leur niveau de radioactivité.
« On a déjà réalisé des opérations sur nos circuits pour les nettoyer, les purifier », explique Pierre-Jean Barret. Cette phase préparatoire a permis de retirer « 99,9 % de la radioactivité présente sur le site », grâce notamment à l’évacuation de l’intégralité du combustible nucléaire usé vers l’usine de recyclage d’Orano à La Hague, achevée à l’été 2022. Les déchets radioactifs résiduels seront d’abord entreposés dans l’ancienne salle des machines — entièrement délestée de ses turbines à cet effet —, avant d’être acheminés vers les centres de stockage de l’Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs (Andra) dans l’Aube. Ce vaste hall, long de 200 mètres sur 50 de large, se mue ainsi en gigantesque espace de stockage temporaire.
Des moyens techniques et humains considérables mobilisés
Le chantier occupera en permanence entre 300 et 400 personnes par an sur les 34 hectares du site. Le coût total de 1,4 milliard d’euros — soit 700 millions par réacteur — a été intégralement provisionné par EDF dans ses comptes.
Les premières opérations d’envergure porteront sur l’évacuation des générateurs de vapeur, trois imposants cylindres de 20 mètres de hauteur nichés dans le bâtiment réacteur numéro 1. « La première étape va être de les couper », expose Adrien Picard, chef de projet au sein de Cyclife Engineering, filiale d’EDF spécialisée dans le démantèlement nucléaire. L’opération exige une précision quasi chirurgicale : « on a, par endroit, une marge au centimètre près ». Pour les zones les plus sensibles — la cuve et le cœur du réacteur —, « on fera intervenir des robots, des machines téléopérées » afin de « réduire l’exposition » à la radioactivité des équipes. Ces technologies de pointe permettront de découper et d’évacuer les éléments les plus contaminés sans risque pour les salariés.
Un laboratoire d’apprentissage pour les futurs démantèlements
Comme le souligne Johann Maisonneuve, chef du projet démantèlement, « c’est la première fois qu’on s’attaque au parc nucléaire moderne, à part le prototype de Chooz A » dans les Ardennes, dont les travaux de démantèlement se poursuivent depuis l’arrêt du réacteur en 1991.
EDF entend tirer parti de cette expérience pionnière pour affiner ses procédés et les rendre plus efficaces. L’ambition affichée est considérable : ramener la durée des futurs chantiers à quinze ans et abaisser le coût à 500 millions d’euros par réacteur. Cette montée en compétences vise également à permettre au groupe de se positionner sur des marchés de démantèlement à l’étranger, comme l’analyse Le Figaro dans son enquête sur la stratégie d’EDF.
Vers une valorisation industrielle des déchets métalliques
En parallèle du démantèlement, EDF déploie une stratégie de valorisation des matériaux récupérés. Trente millions d’euros d’équipements ont d’ores et déjà été réemployés sur d’autres sites du parc nucléaire français : des turbines issues de Fessenheim produisent aujourd’hui de l’électricité à Dampierre, dans le Loiret, ou à Gravelines, dans le Nord.
Sur une parcelle jouxtant le site, EDF envisage par ailleurs la création d’un technocentre — une usine de recyclage des métaux très faiblement radioactifs issus du démantèlement d’installations nucléaires. Ce projet, qui suscite des tensions dans la région, s’inscrit dans une logique d’économie circulaire propre au secteur nucléaire.
Les opérations doivent s’achever en 2048, avec pour objectif de restituer un terrain entièrement nu, susceptible d’accueillir de nouvelles activités industrielles. Une échéance qui clôturera définitivement l’histoire de cette centrale sacrifiée sur l’autel de considérations politiciennes plutôt que techniques, privant la France d’une capacité de production électrique bas carbone encore pleinement opérationnelle.






