Dans la panoplie de solutions qui s’offre à la France pour la décarbonation de son économie, la méthanisation et la production de biogaz prennent de plus en plus d’importance. Peu connu du grand public, ce secteur a le vent en poupe avec de nouvelles installations de méthaniseurs géants et la reconversion d’anciens sites industriels.
Biogaz et biométhane possèdent bon nombre d’avantages. Et les gouvernements successifs l’ont bien compris, tant cette filière fait l’objet de nombreuses attentions depuis 10 ans, suite au vote de la Loi de Transition Énergétique pour la Croissance Verte (LTECV) en août 2015. L’objectif des pouvoirs publics était alors de miser sur différentes technologies pour décarboner l’économie française et réduire le poids des importations de produits fossiles. Dans l’éventail de solutions, la méthanisation – production de biométhane à partir de déchets agricoles – partait de très loin, mais a réalisé d’évidents progrès malgré ses coûts élevés d’exploitation. Depuis, d’autres textes, français comme européens, sont venus ajuster le cadrage de cette production gazière afin de la rendre plus compétitive, telle que la Loi Climat et Résilience (LCR) d’août 2021. « Le tarif de rachat n’était pas adapté, reconnaît Laurence Poirier-Dietz, directrice générale de GRDF. Cela a freiné le développement des projets. La situation s’est normalisée avec la révision de juin 2023. » Fin 2023, la production française tournait autour de 12TWh/an et ne représentait que 3% du gaz injecté dans le réseau national : l’objectif désormais affiché prévoit 50TWh/an en 2030, soit 20% de la consommation française.
Le secteur privé incité à investir
Pour y parvenir, pouvoirs publics et secteur privé vont sortir les grands moyens. Les premiers pour faciliter les opérations industrielles des seconds ; l’État français ne peut pas consentir d’investissement direct dans la filière, mais a tout intérêt à voir les projets fleurir, ne serait-ce que pour maintenir l’emploi dans certains bassins industriels en quête de reconversion. Ces dernières années, de nouvelles unités de production sont ainsi sorties de terre dans plusieurs régions françaises : les méthaniseurs consistent en l’installation de très grandes cuves cylindriques coiffées d’un dôme où les industriels font fermenter les matières organiques issues des déchets agricoles, d’effluents d’élevage ou encore de boues d’épuration. Cette fermentation permet la production de gaz qui est par la suite transformé et injecté dans le réseau de distribution, voire de biocarburants comme le BioGNV et le BioGNL.
Mais la France a encore du retard par rapport à certains voisins européens, et doit changer d’échelle. Selon MethaFrance, « la France se place en troisième position avec plus de 1000 unités, derrière l’Italie (plus de 1600 unités) et l’Allemagne en tête (plus de 11000 unités) », principalement des unités agricoles de petite taille. L’heure est maintenant de voir plus grand, avec des installations capables d’alimenter des villes de plus de 200000 habitants. C’est ainsi qu’est né le méthaniseur géant de Cérilly (Côte-d’Or), inauguré près de Dijon en septembre 2024. Cette centrale opérée par Sécalia est capable de produire 230000MWh de biométhane ce qui permet d’alimenter 25000 foyers chauffés au gaz. Soit dix fois la capacité des installations classiques existantes. Ici, les céréales non destinées à la consommation animale et humaine (résidus d’avoine, de pois fourrager, de seigle, de trèfle, de moutarde) sont valorisées et transformées en gaz, mais aussi en digestat par la suite utilisé comme engrais vert. « On propose aux agriculteurs de récolter ces cultures intermédiaires et de les transformer en gaz, explique Christophe Richardot, directeur général de Dijon Céréales. On paye la récolte aux agriculteurs. Et ensuite, le digestat retourne à la parcelle. C’est donc extrêmement vertueux pour l’environnement. » L’ensemble du processus présente en effet de nombreux avantages.
Pour combler le retard tricolore, des projets industriels se multiplient depuis plusieurs années, la filière méthanisation voyant certaines entreprises françaises se développer, en France comme à l’international. Et pour lancer de nouvelles unités de production, elles sont obligées de lever des fonds privés. Fin 2024 par exemple, Evergaz – qui travaille en France mais aussi en Belgique et en Allemagne depuis 15 ans – a levé 60 millions d’euros pour poursuivre son développement : en 2020, elle disposait de 14 usines de méthanisation, cinq ans plus tard, elle en compte 31. « Je suis très heureux du soutien et de la confiance que nous témoignent nos actionnaires historiques, s’est félicité Alain Planchot, PDG d’Evergaz, lors de cette levée de fonds. Je suis convaincu que leur engagement permettra à Evergaz de mener à bien son ambitieux projet industriel et d’affirmer sa place de leader indépendant de la production de biogaz en Europe. » Cette augmentation de capital – réalisée grâce au fonds d’investissement Meridiam (57 millions d’euros) et à SWEN Capital Partners (3 millions) – montre bien l’élan que certains industriels veulent maintenir. Oui, le biogaz, c’est l’avenir, comme le notait déjà en 2018 un certain Sébastien Lecornu, alors secrétaire d’État à la Transition écologique et solidaire dans le gouvernement d’Édouard Philippe. Le désormais ex-Premier ministre ne ménageait alors pas ses efforts pour aider les agriculteurs à se lancer dans la méthanisation.
Une filière vertueuse à plus d’un titre
Cette filière présente plusieurs avantages pour l’économie française : elle lui permet de s’affranchir en partie d’importations de gaz naturel, elle favorise la valorisation de déchets ménagers, agricoles et industriels en circuit court, et accélère la transition énergétique. Elle offre également des perspectives de reconversion pour des installations autrefois dédiées au charbon. Cette année par exemple, un projet bien particulier a été l’objet de toute l’attention du ministère de l’Industrie : la transformation de l’usine à charbon Émile Huchet de Saint-Avold (Moselle) en usine de méthanisation. « Nous avons ici un projet assez exemplaire de la nécessite d’accompagner la transition énergétique avec pragmatisme, note le ministre de l’Industrie Marc Ferracci. Nous avons là un projet qui fait faire des économies en termes d’émission de CO2, qui préserve l’emploi local et qui permet à tout un territoire de se projeter dans l’avenir. C’est une vraie réussite, un vrai succès. » Si la Commission européenne a soutenu ce projet de reconversion industrielle à hauteur de 20 millions d’euros, l’État français n’a pas dépensé un denier public, et a laissé le soin à l’entreprise GazelEnergie de mener les travaux de ce projet baptisé Emil’Hy. Avec, en ligne de mire, un démarrage de la production en 2029. « Notre projet constitue une brique essentielle permettant d’offrir aux industriels de la plateforme et plus globalement de région, une énergie décarbonée », avance Frédéric Faroche, président de GazelEnergie. En Moselle comme ailleurs, les territoires agricoles et les industriels de l’énergie ont tout à gagner à accompagner l’implantation locale de nouveaux méthaniseurs. Dans ce domaine, la France ne peut tout simplement pas se payer le luxe de se laisser décrocher par rapport à ses partenaires européens.






