Le 18 juin 2025, dans un contexte d’incertitude géopolitique et de tensions sur le marché européen de l’électricité, les députés ont voté l’article central de la proposition de loi sur la programmation énergétique. Ce texte organise la montée en puissance du parc nucléaire français avec la construction de 14 réacteurs de technologie EPR2 d’ici 2050, et acte le retour de la centrale de Fessenheim. Il engage la filière sur une trajectoire d’expansion maîtrisée mais exigeante.
14 réacteurs nucléaires supplémentaires : structuration d’une stratégie capacitaire
Le texte adopté prévoit une augmentation de 27 gigawatts (GW) de puissance nucléaire installée à l’horizon 2050, en complément des 63 GW actuellement en exploitation. Ce relèvement capacitaire s’organise en deux jalons :
- 10 GW avant fin 2026, correspondant à 6 réacteurs EPR2
- 13 GW supplémentaires avant 2030, soit 8 EPR2 additionnels « Nous actons une relance d’une ambition inédite : maintien du parc existant, construction de 14 EPR, décision d’un réacteur de 4ᵉ génération », a déclaré Antoine Armand, député Renaissance et rapporteur du texte.
Le texte confirme également l’engagement d’un prototype de réacteur de quatrième génération, à horizon indéterminé, dans le cadre des programmes France 2030.
Feuille de route énergétique : publication du décret avant l’automne
La loi, bien que non prescriptive sur les sites ou les modalités de financement, servira de socle au décret de programmation énergétique 2025-2035, attendu avant fin août 2025. Ce décret définira les priorités d’investissement, les zones d’implantation potentielles et les conditions réglementaires d’entrée en service.
Le gouvernement entend « lancer les appels à projets et mobiliser les chaînes de valeur industrielles avant la fin de l’année », selon Marc Ferracci, ministre délégué à l’Industrie, selon BFMTV.
Les EPR2 : fondement technologique du programme
Les nouveaux réacteurs prévus sont des EPR2 (Evolutionary Power Reactor), évolution optimisée de l’EPR de Flamanville. Cette technologie de génération III+, développée par EDF et Framatome, est conçue pour intégrer les retours d’expérience des projets français, britanniques et finlandais.
Les principales caractéristiques de l’EPR2 incluent :
- Puissance électrique nette : 1 650 MW
- Rendement thermique optimisé
- Durée de vie ciblée : 60 ans
- Réduction des déchets radioactifs de 15 à 30 % par MWh produit
- Double enceinte de confinement et cuve forgée monobloc
Le choix de l’EPR2 traduit une volonté de standardisation industrielle, avec des coûts unitaires abaissés par série, et une configuration simplifiée des auxiliaires de sûreté.
Fessenheim : une réintégration symbolique et stratégique
Par amendement, les députés ont adopté le principe du redémarrage de la centrale nucléaire de Fessenheim, arrêtée en 2020. La remise en service des deux tranches REP de 900 MW nécessite une inspection complète, une remise aux normes ASN, et un réexamen environnemental.
Si certains élus, comme Charles Sitzenstuhl (Renaissance), dénoncent une « mesure non gagée, sans projection technique ni plan de financement », comme le relaye Le Parisien, d’autres y voient un levier de transition rapide, évitant le temps long des mises en chantier neuves.
Opposition politique et arbitrages technologiques
Le texte n’a pas fait consensus. Pour Anne Stambach-Terrenoir (LFI), il s’agit d’un « investissement rétrograde au détriment de l’énergie du futur, à savoir les énergies renouvelables ». À l’opposé, Jérôme Nury (LR) a défendu un choix « pilotable, souverain et économiquement soutenable ». Le PS avait proposé un compromis intermédiaire – 8 réacteurs d’ici 2035 –, rejeté par la majorité.
Le texte mentionne la volonté d’engager un réacteur de quatrième génération, sans précision sur la filière. La France pourrait relancer le projet ASTRID (sodium rapide), abandonné en 2019, ou se tourner vers le partenariat européen ALLEGRO (gaz rapide), ou vers les SMR (Small Modular Reactors), via le programme NUWARD piloté par EDF.
Ce segment de R&D relève d’une logique post-2040, mais constitue un enjeu stratégique pour la fermeture du cycle, la valorisation du plutonium et la réduction de l’inventaire MA-VL (matières à vie longue).
Ce vote du 18 juin fixe un cap clair pour la décennie : relancer massivement le nucléaire pour atteindre une production électrique décarbonée et stable. Mais cette relance, fondée sur les EPR2 et sur une hypothèse de retour d’expérience maîtrisée, repose sur des équilibres industriels complexes, une acceptabilité territoriale incertaine et un financement encore flou. La publication du décret d’ici août devra apporter les premières réponses à ces défis, sans quoi la relance pourrait s’enliser comme ses précédentes incarnations.





