Alors que la France accélère le développement de ses capacités de production d’électricité, notamment via le nucléaire et les énergies renouvelables, le Haut-commissaire à l’énergie atomique, Vincent Berger, met en garde contre une possible surproduction d’électricité. Un excédent qui, faute de débouchés suffisants, pourrait déséquilibrer le modèle énergétique français et peser sur son financement.
Avec l’ambition de réduire sa dépendance aux énergies fossiles et d’atteindre la neutralité carbone à horizon 2050, la France s’est engagée dans une transformation profonde de son mix énergétique. La Programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE) prévoit ainsi une augmentation des capacités de production, portée par la relance du nucléaire, le développement du photovoltaïque, ainsi que le renforcement des infrastructures de stockage et d’interconnexion.
Vincent Berger, Haut-commissaire à l’énergie atomique, estime que la trajectoire actuelle de production pourrait aboutir à un déséquilibre structurel. Selon lui, la stratégie énergétique française risque de produire bien plus d’électricité que nécessaire, ce qui pourrait se traduire par des difficultés à rentabiliser les investissements et un surcoût pour les consommateurs.
Une montée en puissance de la production confrontée à une demande stagnante
Le secteur énergétique français repose historiquement sur une forte production nucléaire, complétée progressivement par les énergies renouvelables. La PPE prévoit de porter la production électrique à environ 692 TWh en 2035, alors que la consommation nationale demeure en deçà des niveaux d’avant la crise sanitaire.
Depuis 2020, la consommation d’électricité en France a connu un repli structurel, principalement en raison des efforts en matière d’efficacité énergétique, du développement de l’autoconsommation et d’une croissance plus lente que prévu de l’électrification de certains usages industriels et résidentiels. En 2024, malgré une légère hausse, la demande nationale reste inférieure de 12,7 % à la moyenne des années 2014-2019.
Une surcapacité prolongée pourrait générer des inefficacités économiques et financières, notamment si elle entraîne une chute des prix de l’électricité rendant certains investissements moins rentables.
L’essor du photovoltaïque : une croissance à maîtriser
Dans son analyse, Vincent Berger souligne particulièrement le développement rapide du photovoltaïque, qui pourrait, selon lui, aggraver le déséquilibre entre l’offre et la demande. Contrairement au nucléaire, qui assure une production stable, ou à l’hydroélectricité, qui peut être ajustée en fonction des besoins, le solaire est une énergie intermittente, dépendante des conditions météorologiques et de l’ensoleillement.
Cette production non pilotable entraîne un surplus d’électricité lors des périodes de forte irradiation solaire, notamment en été, sans garantie que la demande suive au même rythme. Aujourd’hui, les infrastructures de stockage stationnaire et d’effacement de la demande restent limitées, ce qui accroît le risque de déséquilibre du réseau.
Selon le Haut-commissaire, une révision à la baisse du développement photovoltaïque pourrait être nécessaire afin d’éviter une saturation du marché. Une telle mesure pourrait entrer en conflit avec les objectifs européens de décarbonation, qui incitent les États membres à accélérer l’intégration des énergies renouvelables.
Exportation et flexibilité du réseau : des solutions mais des limites
Face au risque d’une offre excédentaire, l’un des leviers envisagés repose sur l’exportation d’électricité vers les pays voisins. La France dispose déjà d’interconnexions avec l’Allemagne, la Belgique, l’Italie, l’Espagne et la Suisse, qui lui permettent d’ajuster partiellement ses flux de production. En 2024, le pays a d’ailleurs enregistré un record d’exportation d’électricité, bénéficiant d’une forte demande extérieure.
Cependant, la capacité d’exportation française dépend de nombreux facteurs externes. Les États voisins développent eux aussi leurs propres infrastructures de production renouvelable et pourraient, à terme, réduire leur dépendance aux importations françaises. De plus, les prix de l’électricité sur le marché européen fluctuent fortement, ce qui ne garantit pas une rentabilité stable pour l’exportation des surplus.
Une autre alternative réside dans l’optimisation de la gestion du réseau et du stockage. Les technologies de stockage par batteries ou de stations de transfert d’énergie par pompage (STEP) peuvent absorber une partie des excédents en période de faible demande et les restituer lorsque les besoins augmentent. Toutefois, ces infrastructures nécessitent des investissements lourds et leur mise en place reste limitée en raison de contraintes géographiques et financières.
Quels enjeux pour la souveraineté énergétique et la transition écologique ?
La question de la surproduction électrique ne se résume pas uniquement à un déséquilibre économique. Elle touche également aux enjeux de souveraineté énergétique et de transition écologique. La France a pour objectif de réduire ses émissions de gaz à effet de serre de 55 % d’ici 2030 par rapport à 1990. Or, une surproduction mal gérée pourrait paradoxalement ralentir certains projets de décarbonation en fragilisant la rentabilité des investissements dans les infrastructures électriques.
Vincent Berger s’interroge également sur la faisabilité des engagements européens en matière de transition énergétique. Selon lui, les projections de consommation sur lesquelles repose la PPE sont trop optimistes, notamment en ce qui concerne l’électrification massive des usages. Il souligne que la France n’a, à ce jour, atteint qu’une réduction de 31 % de ses émissions de CO₂, soit moins de la moitié de l’objectif fixé pour 2030.
En conséquence, si la production électrique continue d’augmenter sans une consommation proportionnelle, la France pourrait se retrouver dans une situation paradoxale : disposer d’une offre excédentaire sans pouvoir l’utiliser pleinement pour décarboner d’autres secteurs, comme l’industrie ou le transport.





