Le blocage du détroit d’Ormuz provoque des perturbations qui dépassent largement les marchés pétroliers et gaziers. Selon une étude publiée par l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS), les pays du golfe Persique représentent environ 30 % des exportations mondiales d’urée, 20 % de celles d’ammoniac et près de la moitié de celles de soufre.
Ces produits jouent un rôle déterminant dans la fabrication des engrais agricoles. Dans sa note intitulée « Les marchés alimentaires mondiaux pris en étau entre Ormuz et El Niño », Alexandre Roussel, chercheur à l’IRIS, explique pourquoi les perturbations des approvisionnements énergétiques se transmettent directement aux industries chimiques et aux marchés agricoles.
Le gaz naturel reste indispensable à la production d’ammoniac
L’ammoniac constitue la principale matière première utilisée pour fabriquer les engrais azotés. Sa production repose sur le procédé Haber-Bosch, qui combine l’azote présent dans l’air avec de l’hydrogène. Or, la fabrication de cet hydrogène reste très largement dépendante des énergies fossiles.
Selon les données reprises par l’IRIS, 70 % de l’hydrogène utilisé dans la production mondiale d’ammoniac provient du gaz naturel, contre 25 % du charbon, principalement en Chine. Le gaz sert à la fois de matière première pour produire l’hydrogène et de source d’énergie pour le procédé industriel.
Cette dépendance explique la sensibilité des prix des engrais azotés aux marchés énergétiques. Le prix de l’urée est passé d’environ 400 dollars la tonne en janvier 2026 à 850 dollars en avril, avant de redescendre sous les 400 dollars en septembre.
L’IRIS souligne que ce retournement s’explique notamment par la diminution saisonnière de la demande et par l’augmentation des exportations de pays situés hors du Golfe. Le Nigeria et l’Égypte ont ainsi presque doublé leurs exportations d’urée sur certaines périodes, contribuant à compenser une partie des volumes manquants.
Malgré cette détente, la Banque mondiale prévoit, selon les chiffres cités dans la note, une augmentation moyenne de 21 % du prix de l’urée sur l’ensemble de l’année 2026.
Le soufre, une autre dépendance issue du pétrole et du gaz
La situation est plus difficile pour les engrais phosphatés. Leur production nécessite de l’acide phosphorique, obtenu à partir de roches phosphatées et d’acide sulfurique. Ce dernier est fabriqué à partir de soufre, principalement récupéré lors du raffinage du pétrole et du traitement du gaz naturel.
Avec près de la moitié des exportations mondiales de soufre provenant du golfe Persique, le blocage d’Ormuz réduit les approvisionnements d’une matière première difficilement substituable.
Les conséquences sur les prix sont importantes. L’IRIS rapporte que le soufre a atteint 1 100 dollars la tonne sur le marché spot américain du golfe du Mexique en juillet 2026. Douze à vingt-quatre mois auparavant, ses cours se situaient entre 75 et 250 dollars la tonne. Les prix des engrais phosphatés ont, de leur côté, augmenté d’environ 30 % depuis le début du conflit.
Cette pénurie affecte directement les producteurs. Au Maroc, le groupe OCP a annoncé une réduction de sa production pouvant atteindre 30 % au deuxième trimestre 2026 et une réorientation vers des engrais consommant moins de soufre.
Les tensions pourraient également s’accentuer en raison de la concurrence avec les industries minières, métallurgiques et chimiques, qui utilisent elles aussi de grandes quantités d’acide sulfurique.
Pour Alexandre Roussel, la réouverture du détroit d’Ormuz constitue un enjeu immédiat pour stabiliser les approvisionnements. À plus long terme, la réduction de la dépendance des engrais aux ressources fossiles et minières apparaît comme un défi industriel majeur, tant pour la production d’ammoniac que pour celle des fertilisants phosphatés.






