Les hydrocarbures russes coulent toujours vers l’Europe

La Russie affirme avoir vendu pour 320 milliards de dollars d’hydrocarbures à l’Union européenne depuis 2022, un chiffre contesté par Bruxelles qui l’évalue à 197 milliards d’euros.

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En pleine crise au Moyen-Orient, cette offre russe sur le carburant pourrait tout rebattre
Les hydrocarbures russes coulent toujours vers l’Europe © L'EnerGeek

 Quatre ans après le début de l’invasion russe en Ukraine, les hydrocarbures russes continuent de pénétrer le marché européen. Le 12 octobre 2026, Alexandre Novak, vice-Premier ministre russe chargé de l’Énergie, a déclaré que Moscou avait vendu aux pays européens pour 320,7 milliards de dollars d’hydrocarbures depuis février 2022, soit environ 286 milliards d’euros. Bruxelles conteste cependant ces chiffres, affirmant que le montant réel serait de 197 milliards d’euros, soit 209 milliards de dollars, jusqu’en juillet 2026.

L’écart de plus de 110 milliards de dollars entre les deux estimations met en lumière les zones d’ombre de la comptabilité énergétique et les failles du régime de sanctions. Bien que l’Europe se soit engagée à réduire sa dépendance aux ressources énergétiques russes, la transition s’avère plus lente et complexe que prévu. Entre dérogations, importations indirectes et difficultés d’approvisionnement, le sevrage énergétique européen ressemble davantage à un marathon qu’à un sprint.

Moscou et Bruxelles s’affrontent sur les chiffres

Alexandre Novak a affirmé que les pays européens auraient acquis pour 21,3 milliards de dollars (environ 19 milliards d’euros) d’hydrocarbures russes au cours des neuf premiers mois de 2026. Il a précisé que malgré les sanctions, certaines livraisons continuaient grâce aux dérogations accordées. Ces transactions se feraient dans le respect des exemptions prévues par l’Union européenne.

En réponse, la Commission européenne a rapidement corrigé ces estimations, soulignant que les divergences s’expliquent par des méthodologies de calcul différentes et potentiellement par l’inclusion ou non de certaines catégories d’hydrocarbures et de périodes de référence distinctes.

Selon La Libre Belgique, Maria Demertzis, économiste à l’European University Institute, note que « la majorité de ces achats ont été effectués juste après l’invasion russe, avant que l’UE ne mette en place ses sanctions ». Elle précise que les achats actuels sont bien plus réduits qu’au début du conflit.

Une dépendance réduite mais qui persiste

Bien que les chiffres absolus soient impressionnants, ils dissimulent une réalité plus complexe. La dépendance de l’Europe aux hydrocarbures russes a fortement diminué depuis 2022. Avant l’invasion, le gaz russe représentait 40 à 45 % des importations gazières de l’UE. Aujourd’hui, cette part est tombée à environ 12 %, selon Charlotte de Montpellier, économiste senior chez ING.

Pour le pétrole, seuls 2 % des importations proviennent directement de Russie, acheminées par oléoduc vers la Hongrie et la Slovaquie, qui bénéficient d’exemptions spécifiques. Thierry Bros, expert en énergie, explique que la dépendance au gaz russe était particulièrement forte en 2021, notamment en Allemagne, et qu’en sortir est un processus complexe nécessitant plusieurs années.

Pour compenser la baisse des importations russes, l’Europe a diversifié ses sources, avec 31 % de son gaz provenant désormais de Norvège et 26 % des États-Unis. Cependant, cette diversification entraîne des coûts économiques et logistiques significatifs, notamment pour les infrastructures de réception et de regazéification du gaz naturel liquéfié (GNL).

Les zones grises du commerce énergétique indirect

Un aspect crucial, souvent négligé dans les statistiques officielles, concerne les importations indirectes d’hydrocarbures russes. Ni Moscou ni Bruxelles n’intègrent dans leurs chiffres les hydrocarbures russes transformés dans des pays tiers comme l’Inde, la Turquie et la Chine, puis réexportés vers l’Europe. Charlotte de Montpellier souligne la difficulté de traçabilité : « Lorsqu’un produit transite par un autre pays et y est transformé, il devient compliqué de déterminer son origine exacte ».

La Russie utilise également une « flotte fantôme » de navires aux pratiques opaques pour échapper aux contrôles. Le 12 octobre, un pétrolier suspecté de transporter illégalement du carburant russe a été arraisonné par la Marine française près de La Réunion. Emmanuel Macron a déclaré que le navire était « suspecté de naviguer sous un faux pavillon » et impliqué dans un trafic illégal.

Des dérogations qui maintiennent les flux légaux

Malgré les sanctions, plusieurs catégories d’importations d’énergie russe restent autorisées, temporairement ou de manière permanente pour certains États membres. L’UE a interdit les importations de pétrole russe par voie maritime et plafonné les prix avec le G7 pour réduire les recettes de Moscou. Cependant, le pétrole par oléoduc est toujours autorisé pour la Hongrie et la Slovaquie.

Pour le gaz, l’Europe a réduit ses approvisionnements par gazoducs, mais continue de s’approvisionner en GNL russe transporté par navire. Les livraisons de GNL russe dans le cadre de contrats à court terme sont désormais interdites, mais les contrats à long terme restent valides jusqu’au 1er janvier 2027. Ensuite, un embargo total sur toutes les importations de gaz russe est prévu pour le 30 septembre 2027.

Des réserves insuffisantes pour l’hiver 2026-2027

L’approche de l’hiver 2026-2027 met en lumière la question de la dépendance énergétique. Maria Demertzis alerte sur les réserves de gaz insuffisantes, indiquant que l’Europe entre dans l’hiver avec des marges de sécurité réduites, ce qui complique l’application de nouvelles sanctions sur les hydrocarbures russes.

Un hiver rigoureux pourrait contraindre l’Europe à réduire sa consommation énergétique ou à ralentir le retrait des hydrocarbures russes, mettant en tension les impératifs géopolitiques et les nécessités pratiques.

La Suède propose de mobiliser les avoirs russes gelés

En réponse à cette situation délicate, la ministre suédoise des Affaires étrangères, Maria Malmer Stenergard, a proposé de puiser dans les avoirs russes gelés dans l’UE. Elle a critiqué les achats de produits russes par les pays de l’UE, qui excèdent l’aide accordée à l’Ukraine.

Mobiliser ces avoirs pourrait presque doubler le soutien total à l’Ukraine depuis 2022, a-t-elle affirmé, bien que cette proposition soulève des questions juridiques importantes et pourrait créer un précédent dans le droit international.

Les ministres britannique et allemand des Affaires étrangères ont également appelé à renforcer les sanctions contre la Russie, en réaction à l’annonce de Donald Trump d’un allégement des sanctions américaines sur le diesel russe. Johann Wadephul, chef de la diplomatie allemande, a déclaré que ce n’était pas le moment d’assouplir le régime des sanctions mais de le renforcer, en contraste avec l’accord récent de Trump avec Poutine sur des livraisons de diesel russe.

Une contribution au financement de l’effort de guerre russe

La question demeure : l’UE finance-t-elle indirectement l’effort de guerre russe ? Pour Charlotte de Montpellier, la réponse est nuancée : « Ces hydrocarbures, vendus par des entreprises russes liées aux autorités, contribuent à l’économie russe et au budget de l’État. Cependant, dire que l’UE finance la guerre est réducteur. Nous achetons une ressource dont nous dépendons ».

Elle précise que grâce aux sanctions de l’UE, la contribution à l’effort de guerre russe est minime. Les mécanismes de plafonnement des prix et les restrictions d’accès aux marchés ont réduit les marges bénéficiaires de Moscou sur ses exportations énergétiques. Néanmoins, un paradoxe persiste : l’Europe soutient l’Ukraine tout en alimentant, même modestement, les caisses du Kremlin.

Perspectives et échéances pour une sortie complète

L’année 2027 représente une étape cruciale pour l’Europe dans sa stratégie de découplage énergétique de la Russie. À partir du 30 septembre 2027, toutes les importations de gaz russe doivent cesser. Cette échéance, fixée avant la crise actuelle dans le détroit d’Ormuz qui complique l’approvisionnement mondial en hydrocarbures, constitue un défi majeur.

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