Les cours du pétrole brut ont amorcé une détente depuis la signature du protocole d’accord de paix entre les États-Unis et l’Iran. Pourtant, TotalEnergies a décidé de maintenir le plafonnement des prix du carburant dans une partie significative de son réseau. Patrick Pouyanné, PDG du groupe pétrolier français, a annoncé cette mesure le 23 juin 2026, lors du colloque annuel de l’Union française d’électricité (UFE). Le dispositif concerne plus de 1 200 stations-service implantées en milieu rural, soit près d’un tiers du réseau français de l’entreprise, qui en compte 3 300.
Le dirigeant justifie cette stratégie par la spécificité des zones rurales, où les volumes de vente restent faibles et où les cuves ont été remplies pendant la période de tensions géopolitiques, lorsque les prix atteignaient des sommets. « Les stations rurales continuent à vendre leur essence ou leur diesel à un prix plus élevé » que dans le reste du réseau, a expliqué Patrick Pouyanné. Le plafonnement provisoire s’établit à 1,99 euro par litre pour l’essence et 2,25 euros pour le diesel.
TotalEnergies maintient le plafonnement des prix dans ses stations rurales
La guerre en Iran a paralysé pendant plusieurs mois le détroit d’Ormuz, passage stratégique pour près de 20 % du pétrole mondial. Si TotalEnergies a réussi à faire sortir trois de ses cinq pétroliers coincés dans le Golfe Persique ce week-end, Patrick Pouyanné reste prudent quant à la réouverture effective du détroit. « La question est : est-ce qu’on peut les ramener pour les remplir ? », a-t-il interrogé lors de son intervention, évoquant une « période d’observation, et de tests ».
Au-delà de la navigation maritime, les dégâts matériels constituent un obstacle majeur au retour à la normale. Les raffineries et les usines de liquéfaction de gaz naturel ont été lourdement touchées par les opérations militaires. « Nous en avons pour six mois de travaux pour remettre en état la raffinerie que nous possédons avec Aramco, en Arabie saoudite », a précisé le PDG. Ces délais de reconstruction pèsent directement sur les marges de raffinage, qui restent élevées malgré la baisse du baril de brut.
Selon les analyses de marché relayées par Le Figaro, les produits pétroliers se négocient actuellement à 95 dollars le baril, soit 80 dollars pour le brut auxquels s’ajoutent 15 dollars de marge de raffinage. Un niveau encore éloigné des 60 dollars observés avant le conflit au Moyen-Orient. Les tensions persistantes sur les capacités de raffinage, conjuguées aux destructions d’infrastructures en Russie, expliquent cet écart.
Des bénéfices exceptionnels pour TotalEnergies pendant la crise
Paradoxalement, la guerre en Iran a généré des bénéfices considérables pour les majors pétrolières, dont TotalEnergies. L’envolée des cours du brut, qui a atteint des pics à plus de 130 dollars le baril durant les phases les plus intenses du conflit, a mécaniquement gonflé les marges des compagnies pétrolières intégrées. Les résultats financiers du premier trimestre 2026, publiés en avril, faisaient état d’un résultat net ajusté en hausse de 38 % par rapport à la même période de 2025, porté essentiellement par la division raffinage et chimie.
Les analystes financiers estiment que TotalEnergies a engrangé entre 4 et 5 milliards d’euros de bénéfices supplémentaires sur les six mois de tensions géopolitiques aiguës, entre décembre 2025 et mai 2026. Une manne financière qui a alimenté les critiques des associations de consommateurs et de certains responsables politiques, dénonçant des « profits de guerre » réalisés sur le dos des automobilistes français.
Face à ces accusations, Patrick Pouyanné a défendu la stratégie de son groupe en soulignant les investissements massifs réalisés dans la transition énergétique. « En cinq ans, nous avons amené l’électricité à 10 % de nos ventes, on vise 20 % en 2030 », a-t-il rappelé, insistant sur la nécessité de maintenir la rentabilité des activités pétrolières pour financer le développement des énergies renouvelables et du nucléaire.
Une baisse des prix à la pompe encore timide en France
La semaine du 22 juin 2026 a confirmé une tendance à la détente des prix du carburant en France, mais de manière inégale selon les territoires et les enseignes. D’après les données du ministère de la Transition énergétique, le prix moyen de l’essence sans plomb 95 s’établissait à 1,87 euro le litre le 22 juin, contre 2,14 euros début mai. Le gazole affichait quant à lui un prix moyen de 1,93 euro le litre, en recul de 18 centimes par rapport au pic atteint le 8 mai.
Toutefois, ces moyennes nationales masquent des disparités importantes. Dans les grandes agglomérations et à proximité des raffineries, les prix ont chuté plus rapidement, atteignant parfois 1,78 euro pour l’essence dans certaines stations de la région parisienne. À l’inverse, dans les départements ruraux comme la Creuse, la Lozère ou les Hautes-Alpes, les tarifs demeurent souvent supérieurs à 2 euros le litre pour l’essence et 2,10 euros pour le diesel.
Patrick Pouyanné a précisé que 2 300 stations TotalEnergies ne sont désormais plus concernées par le plafonnement du prix de l’essence à 1,99 euro, car les prix affichés y oscillent entre 1,80 et 1,90 euro le litre. « Notre intervention n’est plus légitime à ce niveau-là », a-t-il résumé, tout en maintenant le dispositif pour les zones où la baisse tarde à se matérialiser.
Un dispositif en voie d’extinction dans la majorité des stations
L’évolution rapide des cours du brut et la normalisation progressive de l’approvisionnement rendent le plafonnement des prix du carburant de moins en moins pertinent dans la majorité des stations-service françaises. Les mécanismes de marché jouent désormais à plein, avec une concurrence accrue entre enseignes qui tire les tarifs vers le bas, notamment dans les zones urbaines et périurbaines où la densité de stations permet aux consommateurs de comparer facilement les offres.
Les grandes surfaces, qui représentent environ 60 % de la distribution de carburants en France, ont rapidement répercuté la baisse des cours à la pompe pour attirer les clients. Leclerc, Intermarché et Carrefour affichaient ainsi des prix inférieurs de 5 à 8 centimes par litre aux tarifs pratiqués par les compagnies pétrolières traditionnelles dès la mi-juin. Une pression concurrentielle qui a contraint TotalEnergies, BP et Esso à ajuster leurs grilles tarifaires.
Selon une analyse publiée par Fortuneo, le différentiel entre les prix à la pompe et les cours du brut s’est normalisé en l’espace de trois semaines, passant d’un écart de 45 centimes début juin à 28 centimes le 22 juin. Un retour à des marges plus conformes aux standards historiques, même si la fiscalité française, qui représente environ 60 % du prix final, continue de peser lourdement sur la facture des automobilistes.
Les enseignements stratégiques d’une crise énergétique majeure
Au-delà des considérations immédiates sur les prix à la pompe, Patrick Pouyanné a livré une analyse géopolitique et énergétique de la crise iranienne. Le PDG de TotalEnergies estime que « l’accord est bien rédigé », mais qu’ « il faudra quelques semaines voire mois avant que les choses redeviennent comme avant ». La prudence des armateurs, échaudés par les risques encourus lors du franchissement du détroit d’Ormuz, constitue un frein supplémentaire à la normalisation du trafic pétrolier.
Plus structurellement, le dirigeant a souligné que la crise a accéléré la diversification des routes d’approvisionnement énergétique. « Le monde a pris conscience de la réalité du risque. De nouvelles capacités de transport de pétrole et de gaz, des tuyaux, vont être construites pour contourner l’obstacle », a-t-il expliqué. Des projets d’oléoducs reliant directement les champs pétroliers du Golfe à l’océan Indien, en contournant le détroit d’Ormuz, sont ainsi à l’étude en Arabie saoudite et aux Émirats arabes unis.
Le PDG a également pointé un effet pervers de la crise : le retour en force du charbon dans plusieurs pays asiatiques. « On voit se dessiner un futur énergétique à base de charbon et d’énergies renouvelables en Inde, au Vietnam et en Chine », a-t-il déploré. Une tendance préoccupante pour les objectifs climatiques mondiaux, alors que le charbon demeure l’énergie fossile la plus émettrice de CO2. Mazda teste le captage de CO2 embarqué, une piste énergétique qui pourrait, à terme, contribuer à réduire l’empreinte carbone des transports.
Vers une électrification accélérée du mix énergétique français
Face aux tensions récurrentes sur les marchés pétroliers, Patrick Pouyanné plaide pour une accélération de l’électrification du système énergétique français. « Un autre enseignement est qu’on manque d’énergie. La Chine l’a compris depuis 15 ans, elle est devenue une puissance électrique, avec des renouvelables et du nucléaire », a-t-il argumenté, appelant à développer « l’abondance » énergétique plutôt qu’à rationner la consommation.
Le dirigeant a salué la résilience du système électrique français pendant la crise, soulignant que « les Français n’ont pas vu le prix de l’électricité monter » grâce au parc nucléaire et aux investissements dans les renouvelables. Une stabilité qui contraste avec la volatilité des prix du carburant et qui, selon lui, valide la stratégie de TotalEnergies de diversification vers l’électricité. Un jeune Finlandais a construit un bateau solaire dans son cabanon et rejoint Ibiza sans une goutte de carburant, une illustration concrète des alternatives possibles aux énergies fossiles.
Toutefois, Patrick Pouyanné a également appelé à une rationalisation des mécanismes de soutien aux énergies renouvelables. « Il faut sortir du soutien pour l’éolien à terre et le solaire ou à les subventionner quand il y a des batteries », a-t-il plaidé, estimant que ces technologies sont désormais matures et compétitives sans aide publique, à condition d’être couplées à des solutions de stockage.
Dans les semaines à venir, l’évolution des prix du carburant dépendra largement du rythme de reconstruction des infrastructures pétrolières au Moyen-Orient et de la capacité du marché mondial à absorber les disruptions logistiques héritées de la crise. Pour les automobilistes français, la baisse devrait se poursuivre progressivement, mais de manière inégale selon les territoires, justifiant aux yeux de TotalEnergies le maintien temporaire du plafonnement dans les zones les plus isolées.






