Alors que les minerais critiques figurent parmi les sujets stratégiques du sommet du G7, une partie du rapport de force échappe désormais aux seuls pays consommateurs. Lithium, nickel, manganèse, cobalt ou terres rares deviennent, pour les États qui les détiennent, des leviers d’industrialisation et de souveraineté économique. De l’Indonésie au Gabon, les pays producteurs entendent capter davantage de valeur sur leur territoire, obligeant les grandes puissances industrielles à repenser leurs partenariats.
Des pays consommateurs aux pays faiseurs de règles
Longtemps, la question des minerais critiques a été analysée depuis les pays consommateurs : sécuriser les approvisionnements, réduire la dépendance vis-à-vis de la Chine, reconstruire des capacités de raffinage et de transformation en Occident. Cette lecture reste pertinente, mais elle ne suffit plus à comprendre les nouveaux rapports de force qui structurent l’économie mondiale.
De l’Indonésie au Zimbabwe, de la Namibie au Gabon, en passant par plusieurs pays africains producteurs de cobalt, de manganèse ou de terres rares, une même ambition émerge : conserver une part croissante de la valeur créée à partir de leurs ressources naturelles. Le mouvement rompt avec le modèle historique dans lequel les pays détenteurs de ressources exportaient le minerai brut, tandis que les activités les plus rémunératrices étaient concentrées ailleurs.
Indonésie : quand la ressource devient stratégie industrielle
L’Indonésie illustre bien ce basculement. En interdisant l’exportation de minerai brut de nickel, Jakarta a modifié le rapport de force avec les industriels internationaux. Ce qui pouvait apparaître comme une mesure protectionniste s’est transformé en stratégie industrielle : l’interdiction a contribué à attirer des investissements massifs dans la transformation locale et à faire du pays un acteur central de la chaîne mondiale du nickel.
Cette stratégie dépasse aujourd’hui le seul nickel. L’Indonésie cherche à la reproduire sur d’autres ressources, notamment la bauxite. Lors de l’inauguration d’une raffinerie d’alumine à Kalimantan, le president Prabowo Subianto a résumé la logique en des termes très simples : « La demande intérieure d’aluminium est de 1,2 million de tonnes, dont 56 % sont importées, alors que nous avons la matière première. Quand ces installations seront achevées, nous pourrons arrêter d’importer. » Derrière cette phrase se lit toute la doctrine indonésienne : ne plus vendre uniquement ce qui sort du sol, mais construire localement les étapes industrielles qui créent la valeur.
Gabon : principe de réalité et nouveau partage de la valeur
Le Gabon suit une logique comparable, dans un secteur différent mais tout aussi stratégique. Le pays fait partie des grands producteurs mondiaux de manganèse, utilisé dans l’acier et certaines technologies de batteries. Libreville prévoit d’interdire l’exportation de manganèse brut à partir du 1er janvier 2029 afin de développer la transformation sur son territoire. Sur le papier, l’ambition est claire ; dans les faits, le principe de réalité – infrastructures, énergie, financements, compétences – reste encore loin d’être démontré. Quoi qu’il en soit, une chose est acquise : la valeur ajoutée et l’équilibre du partage de la valeur sont en cours de redéfinition entre l’État gabonais et les industriels présents sur place.
Cette décision concerne directement Eramet. À travers Comilog, le groupe français exploite au Gabon l’un des plus grands actifs mondiaux de manganèse. Il est présent dans le pays depuis plus de trente ans et y joue un rôle structurant. Mais l’annonce de Libreville change le cadre stratégique : il ne s’agit plus seulement d’exploiter et d’exporter un minerai essentiel à l’industrie mondiale, il s’agit d’accompagner une montée en gamme industrielle voulue par l’État gabonais.
Face aux inquiétudes sur les infrastructures, notamment énergétiques, le ministre gabonais des Mines a fixé la ligne : « Nous apportons aux entreprises le soutien administratif dont elles ont besoin, mais la responsabilité de respecter l’échéance leur revient. » Pour les industriels, l’échéance de 2029 devient donc un impératif stratégique autant qu’un défi opérationnel.
Dans ce nouveau cadre, Eramet adapte sa stratégie au côté de l’État gabonais. Le groupe rappelle son ancrage historique au Gabon, ses investissements dans la mine de Moanda, les infrastructures ferroviaires opérées par Setrag et le Complexe métallurgique de Moanda. Il souligne aussi le poids local de ses activités, Comilog et Setrag soutenant plus de 10 000 emplois gabonais, directs et indirects.
Surtout, Eramet affirme vouloir poursuivre le dialogue avec l’État gabonais « dans un esprit de partenariat constructif et de respect mutuel ». Surtout, Eramet insiste sur la nécessité de poursuivre le dialogue avec l’État gabonais « dans un esprit de partenariat constructif et de respect mutuel », signe d’une relation qui doit intégrer cette nouvelle géopolitique de la valeur.
Dans ce contexte, la question n’est plus seulement opérationnelle. Elle devient capitalistique. Si Libreville veut capter davantage de valeur et partager durablement le risque industriel, l’une des voies possibles serait une présence accrue de l’État gabonais au capital des actifs locaux d’Eramet, voire au capital du groupe lui‑même. Une telle évolution redessinerait le partage de la gouvernance et de la valeur, tout en ancrant davantage la stratégie d’Eramet dans les priorités de souveraineté économique du pays.
Vers un nouveau contrat entre pays producteurs et pays consommateurs
Le cas gabonais montre que le nationalisme des ressources ne se réduit pas à une fermeture ou à une opposition aux investisseurs étrangers. Il oblige plutôt à redéfinir la relation. Les États producteurs ne veulent plus être seulement des zones d’extraction. Ils demandent des usines, des emplois qualifiés, des infrastructures, des transferts de compétences et une place plus importante dans les décisions qui organisent la chaîne de valeur.
Pour les pays occidentaux, le choc est considérable. Leur priorité reste de réduire la dépendance à la Chine, dont le poids demeure dominant dans plusieurs segments du raffinage, des terres rares, des aimants permanents et des composants critiques. Mais les pays susceptibles d’offrir des alternatives ne veulent plus reproduire les anciens schémas, dans lesquels la ressource sortait brute du territoire avant d’être valorisée ailleurs. Ils veulent devenir des partenaires industriels, pas seulement des fournisseurs.
C’est ici que se joue le véritable basculement. La compétition mondiale pour les métaux critiques ne porte plus seulement sur l’accès aux mines ou sur le contrôle des volumes. Elle porte sur la capacité à inventer un nouveau contrat économique entre pays producteurs et pays consommateurs. Les premiers veulent transformer leurs ressources en développement industriel. Les seconds veulent sécuriser leurs approvisionnements pour la transition énergétique, le numérique, la défense et les technologies bas carbone.
Cette nouvelle équation peut compliquer les projets à court terme. Construire des capacités locales de raffinage ou de transformation suppose de l’énergie, des infrastructures, des capitaux, des compétences et un cadre réglementaire stable. Mais elle est devenue incontournable. L’Indonésie l’a démontré avec le nickel. Le Gabon veut désormais l’appliquer au manganèse. Et les grands groupes miniers, Eramet en tête, doivent adapter leur modèle à cette nouvelle géopolitique de la valeur.
La question, désormais, n’est plus seulement de savoir qui possède les minerais critiques. Elle est de savoir qui contrôlera la richesse qu’ils génèrent. Dans cette nouvelle économie des ressources, la souveraineté des pays consommateurs ne pourra pas durablement se construire contre celle des pays producteurs. Elle devra se négocier avec elle.






