Le 17 novembre 2025, une plainte pénale a été déposée devant le parquet national antiterroriste contre Totalenergies et contre X pour complicité de crimes de guerre, de torture et de disparitions forcées au Mozambique. Cette procédure, portée par le European Center for Constitutional and Human Rights (ECCHR) et soutenue par plusieurs ONG, vise directement le mégaprojet gazier Mozambique LNG, dont TotalEnergies détient environ 26,5 % et qu’il présente comme l’un de ses axes stratégiques. Dans un contexte où les grands énergéticiens misent sur le GNL comme relais de croissance, cette plainte place TotalEnergies face à un risque juridique, réputationnel et financier qui dépasse largement la seule dimension militante, et oblige tout le secteur à reconsidérer la façon d’opérer dans des zones de conflit.
Totalenergies, Mozambique LNG et une plainte explosive pour complicité
Mozambique LNG est emblématique de la nouvelle géographie du gaz : le projet représente près de 20 milliards de dollars d’investissement, soit environ 18,5 milliards d’euros, et il est souvent présenté comme l’un des plus gros projets privés en Afrique. TotalEnergies y voyait un actif de long terme, destiné à sécuriser des volumes de GNL pour l’Asie et l’Europe, alors même que les marchés cherchent à diversifier leurs approvisionnements après les chocs gaziers récents. Mais ce pari industriel s’inscrit dans une région, la province de Cabo Delgado, ravagée par une insurrection djihadiste, ce qui implique pour TotalEnergies une gestion du risque sécuritaire très particulière, donc particulièrement scrutée par les ONG et désormais par la justice. Selon l’ECCHR, l’entreprise a conclu en 2020 un mémorandum avec l’État mozambicain pour créer une unité de protection dédiée, la Joint Task Force, qui aurait été logée, nourrie et dotée en moyens grâce au projet, ce qui change radicalement la lecture de la « simple » sécurisation d’un site gazier.
C’est précisément ce lien entre TotalEnergies, la Joint Task Force et les exactions présumées qui fonde la plainte pour complicité. Entre juillet et septembre 2021, des dizaines de civils fuyant les combats auraient été arrêtés par cette unité, enfermés dans des conteneurs métalliques près du site, frappés, affamés, privés de soins, et plusieurs d’entre eux auraient été exécutés ou portés disparus. Les ONG parlent du « massacre des conteneurs » et rappellent que ces faits auraient eu lieu alors que le projet Mozambique LNG de TotalEnergies était déjà placé en arrêt de facto après une attaque djihadiste à Palma, mais avant la levée officielle de la force majeure. Pour les juristes de l’ECCHR, la question n’est pas seulement de savoir si des crimes ont été commis, mais de déterminer si TotalEnergies a, par son financement, facilité l’action d’une unité déjà identifiée comme à haut risque, ce qui pourrait caractériser une complicité de crimes de guerre.
Complicité alléguée : ce que risque Totalenergies sur le front gazier
Le cœur juridique du dossier tient dans un mot : « connaissance ». Pour démontrer une complicité de crimes de guerre, la plainte devra établir que TotalEnergies savait, ou ne pouvait raisonnablement ignorer, que les forces qu’elle soutenait étaient impliquées dans de graves violations des droits humains. Or, plusieurs documents internes, mis en avant par les ONG, font état dès décembre 2020 de risques élevés de violences, d’extorsions et d’agressions imputées aux forces de sécurité déployées autour du projet. Un rapport commandité par TotalEnergies évoquait déjà des incidents physiques et des pratiques de harcèlement, tandis qu’un autre document couvrant la période d’avril à septembre 2021 mentionnait de nouvelles allégations d’arrestations, de restrictions de circulation et de disparitions. Pour la juriste Clara Gonzales, citée par les plaignants, « les entreprises ne sont pas des acteurs neutres lorsqu’elles opèrent dans des zones de conflit », et si elles « savent que leurs partenaires sont accusés de crimes de guerre et continuent de les soutenir », leur responsabilité pénale peut être engagée.
Pour TotalEnergies, l’enjeu va bien au-delà de cette seule procédure pénale : il touche à la soutenabilité de son modèle gazier dans les zones à haut risque. Le groupe est déjà visé en France par une autre affaire relative au Mozambique, après une plainte déposée en 2023 par des survivants de l’attaque de Palma pour homicide involontaire et non-assistance à personne en danger ; une enquête préliminaire a été ouverte en 2025, ce qui montre que la trajectoire judiciaire s’inscrit dans le temps long. Si la nouvelle plainte pour complicité de crimes de guerre franchissait les premières barrières procédurales, elle pourrait entraîner des gardes à vue, des mises en examen de responsables de TotalEnergies et, potentiellement, une information judiciaire visant directement la stratégie de sécurisation de Mozambique LNG. Pour les marchés comme pour les partenaires industriels, l’affaire illustre l’émergence d’un « risque judiciaire climat-conflit » pour TotalEnergies, dans lequel une erreur d’appréciation sécuritaire peut renchérir le coût du capital, fragiliser les financements et ralentir d’autres projets gaziers.
Justice, finance et climat : la plainte contre Totalenergies change la donne
La procédure engagée en France intervient à un moment charnière pour Mozambique LNG. Après avoir déclaré la force majeure en 2021, TotalEnergies a annoncé la levée de cette clause et prépare la reprise du chantier, alors même que la région reste marquée par l’insécurité et une grave crise humanitaire. Les ONG rappellent que le projet pourrait engendrer, sur sa durée de vie, plusieurs milliards de tonnes de CO₂ équivalent, ce qui en ferait une véritable « bombe carbone » et place déjà TotalEnergies sous pression des acteurs climatiques. Elles soulignent aussi qu’au moins une trentaine de banques publiques et privées, ainsi que des agences de crédit à l’export, sont impliquées dans le financement, et que le budget mozambicain porterait un surcoût estimé à environ 4,5 milliards de dollars, soit près de 4,15 milliards d’euros. Dans ce contexte, la plainte pour complicité de crimes de guerre ne fait qu’accroître la sensibilité du projet Mozambique LNG de TotalEnergies pour les investisseurs, qui doivent désormais intégrer un risque de contentieux pénal international au-delà des seules controverses climatiques.
Face à ces attaques, la ligne de défense de TotalEnergies est double. D’une part, la direction de Mozambique LNG affirme « n’avoir eu aucunement connaissance des événements dont il est question » et assure qu’aucun signalement précis de détentions ou d’exécutions n’est remonté au management au moment des faits. D’autre part, TotalEnergies met en avant les démarches engagées après les révélations médiatiques de 2024 : la filiale a demandé l’ouverture d’enquêtes officielles, le procureur général du Mozambique a annoncé en mars 2025 l’ouverture d’une enquête pénale, et la Commission nationale des droits humains mène sa propre investigation, ce que le groupe présente comme la preuve de sa volonté de transparence. TotalEnergies insiste sur le fait qu’il « coopérera pleinement avec les autorités » et que la reprise de Mozambique LNG s’inscrira, selon lui, dans un cadre plus strict en matière de droits humains. Mais pour les ONG, ces initiatives restent tardives, alors que « les communautés locales ont subi des violations répétées des droits humains, sans obtenir justice », souligne Daniel Ribeiro, de l’organisation Justiça Ambiental. Pour l’ensemble du secteur, le message envoyé par cette plainte est clair : plus un projet énergétique est structurant, plus la justice et les financeurs exigeront que les majors comme TotalEnergies documentent, préviennent et assument les risques humains associés à leurs choix de sécurisation.






