Le mois de juin 2025 restera dans les annales comme le moment où l’énergie solaire a dépassé toutes les autres sources d’électricité dans l’Union européenne. Selon un rapport publié par le think tank Ember et relayé par Les Échos, le solaire a représenté 22,1 % de l’électricité produite sur le continent, contre 21,8 % pour le nucléaire.
Ce dépassement, inédit à l’échelle européenne, traduit une mutation rapide et profonde du système énergétique. Portée par un ensoleillement exceptionnel et une augmentation continue des capacités installées, cette percée s’inscrit dans une dynamique plus large qui touche l’ensemble du second trimestre.
L’Allemagne : premier producteur d’électricité solaire d’Europe
D’après les données de Montel Analytics, le volume total d’électricité produite à partir de l’énergie solaire entre avril et juin 2025 s’élève à 104,4 térawattheures, un record absolu. L’Allemagne, l’Espagne et la France concentrent la majeure partie de cette production, avec respectivement 29,0, 15,8 et 9,9 TWh. La progression par rapport à la même période en 2024 est particulièrement marquée : +20 % en Allemagne, +40 % au Royaume-Uni, et plus de 30 % en France.
Le déploiement accéléré des grandes installations au sol, conjugué à la baisse de 50 % du prix des modules photovoltaïques entre fin 2022 et fin 2023, a profondément modifié l’équilibre du marché européen. L’Agence internationale de l’énergie confirme que, dans la majorité des pays du monde, le solaire à grande échelle est désormais la solution la moins coûteuse pour la production d’électricité neuve.
Electricité à prix négatif : le contrecoup de l’avènement du solaire
Cependant, cette montée en puissance spectaculaire ne va pas sans effets secondaires. Le déséquilibre entre production solaire de mi-journée et demande de pointe en fin de journée a contribué à une instabilité tarifaire sans précédent sur les marchés spot. Entre janvier et juin, la Suède (zone SE2) a connu 506 heures à prix négatif. La France en a enregistré 363, l’Allemagne 389, les Pays-Bas 408, l’Espagne 459. Toutes les grandes économies d’Europe occidentale sont concernées par cette dynamique, qui pourrait s’accentuer au troisième trimestre.
Dans ce contexte, Jean-Paul Harreman, directeur de Montel Analytics, avertit : « Les prix négatifs de l’électricité devraient atteindre des niveaux record dans certaines régions d’Europe au troisième trimestre. Cette tendance est alimentée par l’expansion continue des capacités renouvelables, en particulier du solaire, sans augmentation équivalente de la demande sous-jacente. » L’écart croissant entre les prix négatifs observés en début d’après-midi, lorsque l’offre solaire sature le réseau, et les pointes tarifaires du début de soirée, où les centrales fossiles prennent le relais, devient un casse-tête pour les opérateurs comme pour les consommateurs industriels.
Le système électrique européen est en tension, non seulement en raison de l’intermittence des énergies renouvelables, mais aussi à cause d’une conjonction de contraintes structurelles. Le recul de la production hydroélectrique, lié à des niveaux de réservoirs historiquement bas dans le centre et le sud du continent, pèse sur la sécurité d’approvisionnement. Le parc nucléaire français, affaibli par des arrêts pour corrosion et soumis à des limitations sur l’usage de l’eau de refroidissement en période de canicule, voit sa capacité d’ajustement diminuer au moment même où elle est la plus sollicitée. À cela s’ajoutent des goulets d’étranglement persistants dans les capacités d’interconnexion transfrontalière, limitant la mutualisation des excédents solaires entre États.
Ces tensions se déploient dans un contexte global incertain. L’instabilité géopolitique, les perspectives haussières sur les prix du gaz, la dépendance vis-à-vis du GNL, ainsi que les préparatifs pour sécuriser les stocks hivernaux, alimentent une volatilité structurelle qui rejaillit sur les décisions d’investissement. Les industriels électro-intensifs sont particulièrement exposés à ces fluctuations, comme le souligne Harreman : « La survenue simultanée de prix extrêmement bas et extrêmement élevés au cours d’une même journée engendre à la fois des défis opérationnels et des risques d’approvisionnement. »
L’énergie solaire bientôt première source d’électricité dans le monde ?
Malgré ces fragilités, la trajectoire de croissance du solaire reste spectaculaire. L’AIE prévoit que le photovoltaïque deviendra la première source d’électricité renouvelable dans le monde dès 2029, devant l’éolien et l’hydroélectricité. En Europe, le plan REPowerEU vise 600 GW installés d’ici à 2030. L’enjeu ne porte plus sur la quantité d’énergie solaire injectée sur les réseaux, mais sur la capacité de ces derniers à l’absorber de manière stable, cohérente et économiquement viable.
Comme le résume Chris Rosslowe, analyste chez Ember, cité par Les Échos : « L’Europe est en train de devenir une centrale solaire. Les records incessants ne sont pas seulement le résultat d’un temps ensoleillé, mais aussi de la construction de nouvelles centrales solaires chaque année. » Cette centralisation diffuse, bien que prometteuse, exige aujourd’hui un effort coordonné sur l’ensemble de la chaîne : renforcement du stockage, refonte du marché de l’électricité, développement des infrastructures de transport, et adaptation de la consommation aux nouveaux rythmes de production.






