Alors que la France maintient ses ambitions de neutralité carbone pour 2050, la dernière note du Conseil d’analyse économique (CAE), publiée en juillet 2025, propose un recentrage stratégique sur les conditions réelles d’efficacité de la transition vers les véhicules électriques (VE). Derrière le slogan « zéro émission en 2035 », l’analyse invite à dépasser la seule focalisation sur les ventes de véhicules neufs pour intégrer les usages réels, les flux du marché de l’occasion et la dynamique des flottes d’entreprise.
Automobile : Un parc contraint par son inertie structurelle
Le parc automobile français vieillit : avec près de 39 millions de véhicules particuliers et un âge moyen avoisinant les 11 ans, son renouvellement reste lent. Or, 75 % des acheteurs se tournent vers l’occasion, segment encore massivement dominé par des motorisations thermiques. Malgré une progression rapide des immatriculations de VE neufs (17 % en 2023), ceux-ci ne représentent encore que 5 % du parc total.
Cette structure limite l’impact climatique des aides publiques à court terme. La revente d’un véhicule thermique — notamment diesel — prolonge son cycle d’émissions : en moyenne, 60 % de ses émissions totales surviennent après son premier propriétaire.
L’usage, facteur décisif et sous-exploité
L’innovation technologique ne suffit pas. C’est l’un des enseignements majeurs du rapport : réduire l’usage des véhicules et mieux en répartir l’utilisation selon les profils constitue un levier climatique puissant. Une baisse immédiate de 10 % du kilométrage annuel génère un bénéfice climatique comparable à celui d’un basculement rapide vers 98 % de VE neufs en 2035.
Le CAE insiste également sur l’appariement optimal entre véhicule et utilisateur : un ménage à faible kilométrage annuel est plus vertueux en conservant un véhicule thermique ancien qu’en le revendant à un « grand rouleur ». Ce type de fuite carbone via le marché de l’occasion appelle une refonte des critères d’éligibilité aux aides, des ZFE aux primes de conversion.
Les grandes flottes, talon d’Achille de l’électrification
Alors que les flottes d’entreprise représentent plus de 50 % des immatriculations neuves, leur comportement reste peu aligné avec les objectifs climatiques. Les petites structures adoptent les VE à un rythme proche des ménages, mais les grandes flottes (>10 véhicules) n’envisagent que 10 % de VE dans leurs prochains achats. Ce décalage entrave l’arrivée de véhicules électriques sur le marché de l’occasion.
La loi Climat impose pourtant une part croissante de véhicules propres (40 % en 2027). Le CAE attribue ce retard à des obstacles organisationnels plus qu’à des contraintes d’usage.
Vers une stratégie fondée sur les usages et la sobriété
Le rapport propose huit recommandations concrètes, parmi lesquelles :
- Étaler les subventions sur la durée de détention pour éviter les effets de distorsion sur la revente.
- Créer un plan d’épargne verte, défiscalisé, pour préparer le futur achat d’un VE et financer les infrastructures.
- Instaurer un diagnostic d’usage systématique en concession, accompagné d’incitations à la vente de VE.
- Faire de l’assurance au kilomètre l’option par défaut, pour récompenser les comportements sobres.
- Imposer un suivi télématique aux flottes, afin de corriger les biais réglementaires par des données d’usage réelles.
La note plaide également pour une lecture réaliste des objectifs « zéro émission ». Le seuil de 0 g CO₂/km fixé pour 2035 devrait être compris comme une cible relative, fondée sur la meilleure technologie disponible, et non comme une émission nulle en valeur absolue — ce qui reste inexact dans le cas des VE, selon le mix énergétique.
Enfin, le CAE soulève une question stratégique : où un euro est-il le plus efficace pour le climat ? Subventionner l’achat d’un VE en France ou soutenir des infrastructures électriques dans un pays émergent ?






