Ils orchestrent nos vies numériques, alimentent l’essor de l’intelligence artificielle, mais consomment autant d’électricité qu’un pays développé. Les datacenters, piliers de l’économie digitale, imposent une pression inédite sur les réseaux électriques mondiaux.
Datacenters : une consommation devenue industrielle
Le secteur des datacenters est entré dans une nouvelle ère. En 2024, il a absorbé 415 térawattheures (TWh) d’électricité à l’échelle mondiale, soit 1,5 % de la demande globale — l’équivalent de la consommation annuelle française. Cette demande, portée par la montée en puissance des services numériques, progresse quatre fois plus vite que la moyenne mondiale, avec une croissance de 12 % par an depuis 2017.
Les projections établies dans le rapport Omnegy publié le 19 juin 2025 tablent sur une consommation supérieure à 900 TWh d’ici 2030, dépassant celle de pays industriels majeurs comme le Japon. Cette trajectoire souligne un point critique : l’infrastructure numérique mondiale est devenue une entité énergétique majeure, sans planification globale de ses externalités.
États-Unis, Chine, Europe : géographie d’un bouleversement énergétique mondial
La répartition de cette consommation est éloquente : 45 % pour les États-Unis (187 TWh), 25 % pour la Chine (104 TWh), 16 % pour l’Europe (70 TWh) et 14 % pour le reste du monde. Cette concentration géographique reflète les stratégies industrielles et les conditions de coût de l’électricité propres à chaque région.
La production d’électricité utilisée par les datacenters reste encore majoritairement fossile : 58 % provient de centrales à gaz ou à charbon, contre 42 % de sources décarbonées (nucléaire, éolien, solaire). En clair, les datacenters reproduisent presque fidèlement la composition du mix électrique mondial, sans progrès notable vers la décarbonation.
États-Unis : leadership technologique, dépendance fossile croissante
Premier consommateur mondial, les États-Unis s’appuient sur un réseau électrique dont 43 % provient du gaz naturel. Le pays dispose d’une puissance installée de 556 GW en centrales à gaz, représentant un quart de la capacité mondiale. Grâce au gaz de schiste, les coûts sont extrêmement compétitifs : entre 10 et 14 €/MWh au Henry Hub, contre plus de 30 €/MWh en Europe ou en Asie.
Pour répondre à la demande croissante, 200 nouvelles centrales à gaz devraient entrer en service d’ici 2032, représentant 86 GW supplémentaires. Objectif : suivre la trajectoire du secteur numérique, qui pourrait tripler sa consommation électrique d’ici 2028, atteignant alors 12 % de l’électricité nationale, contre 4 % aujourd’hui.
Chine : les datacenters tournent au charbon
En 2024, la Chine a produit 9852 TWh d’électricité, dont 63 % avec des sources fossiles. Le pays conserve 1200 GW de puissance installée à partir du charbon, et a validé 66,7 GW supplémentaires cette même année pour alimenter ses futurs datacenters. Ce secteur, encore à ses débuts, a consommé 104 TWh en 2024, mais devrait atteindre 235 TWh en 2030, voire 330 TWh en 2035. Malgré sa position de leader mondial dans les énergies renouvelables, la Chine continue de prioriser une électricité pilotable, stable et peu coûteuse, afin de soutenir ses géants technologiques comme Tencent, Alibaba ou Huawei.
Europe : La consommation des datacenters multipliée par trois d’ici 2035
L’Union européenne compte plus de 1200 datacenters (hors Royaume-Uni, Suisse, Norvège), concentrés en Allemagne, France et Pays-Bas. Les investissements dans le secteur ont bondi de 168 % en 2024 par rapport à l’année précédente. Pourtant, l’équation énergétique reste tendue : si 46,2 % de l’électricité est d’origine renouvelable et 25,3 % nucléaire, l’UE conserve encore 190 GW de gaz et 100 GW de charbon.
La consommation électrique des datacenters européens devrait passer de 70 TWh en 2024 à 160 TWh en 2030, et jusqu’à 230 TWh en 2035. Cela représenterait 5 à 6 % de la production totale à l’horizon 2030-2035, contre 3 % actuellement. Certains pays sont déjà à la limite : en Irlande, les datacenters consomment 22,5 % de l’électricité nationale ; aux Pays-Bas, 7,6 %.
France : le mix nucléaire, un atout stratégique
En 2024, la France comptait 315 datacenters, contre 200 en 2020, soit une hausse de 57,5 % en quatre ans. Le gouvernement a annoncé la création de 35 nouveaux sites en 2025, et 4 GW de datacenters supplémentaires entre 2026 et 2028, l’équivalent de quatre réacteurs nucléaires.
La consommation annuelle des datacenters français atteint 12,7 TWh, soit 40 GWh par site en moyenne. Elle devrait grimper à 18 TWh d’ici 2030, ce qui représenterait 4 % de la consommation électrique nationale.
L’impératif d’efficacité : vers un PUE de 1,2
En moyenne, un datacenter consomme plus de 5 MWh/m²/an, dont 80 % pour les serveurs et le refroidissement. Le PUE (Power Usage Effectiveness), indicateur clé, varie entre 1,5 et 1,7 en France. L’objectif fixé est de ramener ce ratio à 1,2 d’ici 2030. Pour y parvenir, plusieurs leviers existent : free cooling, refroidissement liquide, valorisation de la chaleur fatale, énergies locales décarbonées, optimisation algorithmique via l’IA, serveurs basse consommation, ou encore éco-conception des infrastructures.




