Un site industriel perdu dans la campagne scandinave. Une cuve de 230 000 litres sous les applaudissements. Et un carburant dont presque personne ne savait encore prononcer le nom il y a cinq ans. Quelque chose se joue à Kassø.
Il faut l’imaginer. Un camion-citerne s’éloigne doucement sous les vivats, comme une star en fin de concert. À l’intérieur : du e-méthanol. Premier du genre à sortir d’un site industriel à échelle commerciale. Une petite révolution danoise.
Un géant solaire pour un carburant invisible
Ce n’est ni un gaz, ni un liquide fossile. Et pourtant, l’e-méthanol pourrait bien bouleverser la consommation énergétique des transports maritimes. Le 13 mai 2025, European Energy a inauguré au Danemark, à Kassø, la première infrastructure industrielle mondiale de production d’e-méthanol. Alimentée par un parc solaire de 304 MW, le plus grand d’Europe du Nord, l’usine est capable de produire jusqu’à 42 000 tonnes par an, soit 53 millions de litres, selon les données fournies par Emil Vikjær-Andresen, directeur du site.
Ce carburant, composé d’hydrogène vert et de CO₂ capté à partir d’installations de biogaz et d’incinération, promet une réduction de 97 % des émissions de CO₂ par rapport aux carburants fossiles traditionnels, d’après European Energy. À l’échelle industrielle, c’est un saut technologique autant qu’économique. Coût total du site : 150 millions d’euros, sans subvention. Une décision assumée : « avec des entreprises uniquement danoises et européennes », comme l’a rappelé Knud Erik Andersen, PDG de la société.
Le premier client ? Maersk, numéro deux mondial du transport maritime. Le Laura Maersk, premier porte-conteneurs à double carburant au monde, a rempli ses réservoirs dès le 13 mai. Ce navire, avec ses 2 100 EVP de capacité, ne consomme que 3 600 tonnes de carburant par an. Autrement dit, moins de 10 % de la production annuelle du site de Kassø, selon les chiffres communiqués.
Mais Maersk n’est pas seul à miser sur cette molécule. Novo Nordisk veut abandonner le plastique issu d’énergies fossiles pour ses stylos à insuline. « Nous allons opter pour le e-méthanol dans notre chaîne de fabrication », affirme Dorthe Nielsen.
Petite usine, grandes ambitions pour le Danemark
Le pari danois ne s’arrête pas à une usine. D’ici à 2026, European Energy prévoit un second site, capable de produire jusqu’à 100 000 tonnes supplémentaires. Peut-être au Danemark. Peut-être ailleurs. Car si la technologie est danoise, elle est aussi exportable, souligne Henrik Lund Frandsen, professeur à l’université technique du Danemark. Pour le moment, le Danemark garde l’avantage, mais l’ombre chinoise plane. La compétitivité sera rude.
Signe encourageant, l’usine de Kassø a obtenu en avril 2025 la certification ISCC, la première en Europe pour un carburant e-méthanol. Un sésame essentiel dans un marché appelé à croître massivement avec les objectifs de neutralité carbone de l’Organisation maritime internationale pour 2050.
Les 42 000 tonnes produites peuvent sembler anecdotiques face aux 100 millions de tonnes de méthanol fossile produites chaque année (65 % à partir de gaz, 35 % à partir de charbon). Mais l’impact va bien au-delà des chiffres. Car pour European Energy, l’enjeu est aussi politique : montrer qu’un modèle est possible, que la transition ne repose pas uniquement sur les grands discours, mais sur des actes. « C’est un petit pas très important dans la bonne direction », affirme Emil Vikjær-Andresen.
Et pendant que les géants industriels testent leurs premiers produits au e-méthanol, la chaleur dégagée par le site de Kassø chauffe déjà plus de 3 000 foyers de la région. Le début d’un cycle vertueux.





