La France devra disposer de 650 à 690 TWh d’électricité décarbonée en 2035, contre environ 520 TWh aujourd’hui. Cela représente entre 130 et 173 TWh supplémentaires à produire en moins de dix ans pour accompagner l’électrification des transports, de l’industrie, des bâtiments et des nouveaux usages numériques. Ces chiffres, issus de l’édition 2026 de l’Observatoire du système électrique renouvelable publié par France Renouvelables, posent une question simple mais redoutable : qui construira ces capacités si les filières qui doivent les développer entrent dès maintenant dans une période de turbulences ?
Au moment même où la demande électrique s’apprête à bondir, les entreprises censées y répondre font face à une dégradation spectaculaire de leur visibilité. Suppressions d’emplois, investissements reportés, restructurations en série : le secteur des énergies renouvelables électriques traverse une zone de forte incertitude. Selon l’association, plus de 6 000 emplois directs ont déjà été détruits, près de 1 000 de plus en comptant les emplois indirects. Pour une filière qui emploie aujourd’hui 88 800 personnes et compte plus de 150 sites industriels en France, le signal est inquiétant.
L’association alerte sur ce qu’elle qualifie de risque d’« année blanche », synonyme d’un moratoire qui ne dirait pas son nom. Autrement dit, une paralysie progressive des décisions, des appels d’offres repoussés, des volumes non confirmés, des calendriers flous. Or, en matière d’énergie, le temps long des infrastructures se conjugue mal avec le court terme politique. Une politique énergétique menée en « stop-and-go » est incompatible avec des investissements qui s’inscrivent sur dix, quinze ou vingt ans, rappelle France Renouvelables.
L’offre doit précéder la demande, ou subir la pénurie
Anne-Catherine de Tourtier, présidente de France Renouvelables, formule le diagnostic sans détour : « On ne peut pas vouloir les capacités électriques de 2035 et fragiliser en 2026 les entreprises et les salariés qui devront les construire. » La formule résume l’impasse. Gouverner, c’est prévoir, et c’est précisément ce que la filière reproche au contexte politique actuel : une absence de cap clair, de volumes garantis, de calendriers fiables.
Le raisonnement de l’association repose sur un principe simple mais souvent oublié dans les débats énergétiques : l’offre doit précéder la demande. Mieux vaut travailler l’abondance que devoir gérer la pénurie, argumente-t-elle. En clair, il faut construire aujourd’hui les moyens de production, de stockage, de réseau et de flexibilité pour que, demain, l’électrification de l’économie puisse se faire dans de bonnes conditions, sans tension sur les prix, sans risque de rationnement, sans dépendance accrue aux importations.
Les enjeux d’emploi sont loin d’être négligeables. Selon les travaux présentés dans l’Observatoire, une trajectoire de développement ambitieuse pourrait permettre de créer plus de 61 000 emplois supplémentaires d’ici 2035. À l’inverse, une trajectoire défavorable pourrait conduire à la destruction de plusieurs dizaines de milliers d’emplois. Le photovoltaïque représente aujourd’hui 34 GW installés et 54 900 emplois, l’éolien terrestre 23,9 GW et 26 700 emplois, l’éolien en mer 1,9 GW et 7 200 emplois.
Stockage et flexibilité, les outils de la transformation
Mais produire plus ne suffira pas. L’Observatoire insiste sur un point souvent sous-estimé : il faut transformer le fonctionnement du système électrique pour produire, stocker et consommer l’électricité au bon moment. La France dispose aujourd’hui d’environ 1,5 GW de batteries, tandis que plus de 13 GW de projets sont en attente. France Renouvelables propose de viser 8 à 10 GW de stockage en 2030 et au minimum 15 GW en 2035, à travers la mise en œuvre d’un « Plan France Stockage ».
Les chiffres avancés par l’association montrent l’intérêt économique de ces investissements. À horizon 2035, l’activation des flexibilités de consommation (recharge intelligente des véhicules électriques, chauffage pilotable, déplacement de certains usages vers les périodes de forte production) permettrait de faire baisser le prix moyen de marché de près de 4 euros par MWh, de réduire de 10 % l’écrêtement de la production renouvelable (c’est-à-dire la quantité d’électricité disponible mais qui ne peut être injectée sur le réseau), et de réduire de 20 % les épisodes de prix élevés, définis comme des prix supérieurs à 130 euros par MWh.
Pour le seul stockage, 1 GW de batteries supplémentaire permettrait environ 90 millions d’euros d’économies annuelles pour le système électrique. Autrement dit, stockage et flexibilité ne constituent plus des sujets périphériques ou des gadgets technologiques. Ils deviennent les outils permettant de transformer les périodes d’abondance électrique en baisse des coûts pour les consommateurs, amélioration de la compétitivité pour les entreprises, meilleure robustesse pour le système électrique et économies pour les investissements réseaux et la collectivité.
Exporter aujourd’hui, électrifier demain
L’Observatoire rappelle un fait souvent instrumentalisé dans le débat public : la France a produit 547,5 TWh d’électricité en 2025, dont plus de 95 % décarbonée, et enregistré un solde exportateur record de 92,3 TWh, valorisé à 5,4 milliards d’euros. Certains en déduisent que la France produit déjà trop et qu’il serait inutile de développer de nouvelles capacités. Mais le raisonnement est trompeur.
Dans le même temps, la France reste fortement dépendante du pétrole et du gaz pour satisfaire ses besoins énergétiques. L’enjeu n’est donc pas de produire moins parce que la France exporte aujourd’hui une partie de son électricité, mais de développer les usages électriques sur le territoire afin de substituer progressivement une énergie produite en France aux combustibles fossiles importés. Un déploiement renforcé de l’éolien terrestre et du solaire générerait à lui seul environ 500 millions d’euros d’économies nettes par an en 2035, tout en réduisant l’exposition de la France aux importations de gaz et à la volatilité des prix des énergies fossiles.
Pour France Renouvelables, la prochaine étape de la politique énergétique française consiste donc à passer d’une logique de gestion des capacités existantes à une logique d’anticipation. Construire suffisamment tôt les moyens de production, de stockage, de réseau et de flexibilité afin d’adresser le plus tôt possible un signal prix qui permette la transformation des usages, qui permette l’électrification de l’économie. En matière d’énergie, l’offre doit précéder la demande afin de permettre à la France d’organiser l’abondance, plutôt que de se retrouver contrainte de gérer la pénurie, avec les conséquences économiques que cela entraînerait pour les Français comme pour les entreprises.






