En novembre 2024, l’archéologue Fabien Langenegger, du canton de Neuchâtel, plonge pour la première fois sur le site en compagnie de Julien Pfyffer, fondateur et président de la Fondation Octopus. Les deux hommes descendent examiner une forme sombre repérée par un drone sur le fond du lac. Quand Pfyffer allume la lumière de sa caméra, il reconnaît immédiatement la couleur terracotta caractéristique des plats romains.
Ce qu’ils découvrent ce jour-là, c’est la cargaison intacte d’un navire marchand coulé il y a environ 2 000 ans, entre 20 et 50 après J.-C., sans jamais avoir été récupérée, affirme Futura Sciences. Le site, peu profond et situé dans une zone vulnérable, est resté secret pendant plus d’un an pour éviter tout pillage.
Une première campagne de fouilles a été menée en mars 2025, complétée par un mois supplémentaire de récupération début 2026. Au moment où la découverte a été rendue publique, en avril 2026, les plongeurs avaient remonté plus de mille objets, un total qui a atteint 1 200 artefacts à la fin de la phase de recherche sous-marine.
Des centaines de vases intacts, retrouvés arrimés
La cargaison est composée pour l’essentiel de plusieurs centaines de vases en céramique, largement intacts après deux millénaires sous l’eau : assiettes, tasses, plats et bols fabriqués régionalement sur le Plateau suisse. Julien Pfyffer, dans un entretien à la journaliste Vittoria Benzine pour Artnet, rappelle que ces objets du quotidien étaient normalement utilisés, vendus, cassés, jetés ou enterrés avec les morts. Ici, ils ont traversé les siècles sans avoir jamais servi.
S’y ajoutent des amphores espagnoles ayant contenu de l’huile d’olive, preuve d’un réseau commercial dépassant largement la région, ainsi que du matériel lié à la vie de l’équipage : outils, une boucle de ceinture, une pioche et un panier en osier contenant six assiettes et une marmite en bronze.
Des roues de char au fond du lac
Parmi les trouvailles les plus inattendues figurent des fragments de harnais et quatre roues en bois et en métal destinées à des chariots terrestres, les seuls exemplaires romains de ce type conservés en Suisse selon les autorités cantonales. Leur présence dans une épave lacustre intrigue : elle suggère que la cargaison circulait par voie d’eau et par voie terrestre, chargée sur des chariots à un moment du trajet plutôt que transportée de bout en bout par bateau.
Les archéologues relient ce schéma à l’ancienne Eburodunum, Yverdon-les-Bains, port situé à l’extrémité sud d’un lac que les Romains appelaient Lacus Eburodunensis. L’épave marquerait une étape sur une route reliant des communautés à la fois fluviales et routières, plutôt qu’un simple accident isolé.
Des épées au milieu de la vaisselle
Deux épées en fer, dont une encore dans son fourreau en bois, ont été retrouvées mêlées à la cargaison commerciale. Ce détail a modifié la lecture de l’épave par les archéologues : des armes ne sont pas ce qu’on s’attend à trouver aux côtés de vaisselle et d’amphores d’huile d’olive lors d’une opération commerciale de routine.
Les chercheurs avancent l’hypothèse d’un navire marchand civil escorté par des hommes armés. Les autorités précisent qu’il s’agit d’une hypothèse de travail, non d’un rôle militaire confirmé pour le bateau. Reste qu’un navire marchand transportant une protection armée pointe vers une cargaison, ou une route, jugée digne d’être défendue.
Vers Vindonissa, une rafale de vent fatale
La datation dendrochronologique d’une planche de bois trouvée sous la poterie situe l’abattage de l’arbre en l’an 17. Une fibule en bronze correspond au style porté sous le règne de l’empereur Tibère, entre 14 et 37 après J.-C.
Les chercheurs pensent que la cargaison était destinée à Vindonissa, Windisch, camp où était stationnée la 13e légion pour garder la frontière nord de l’empire. Le trajet aurait commencé au port d’Yverdon, avant de remonter vers le nord par des rivières et des canaux.
Près de l’entrée du canal de la Thielle, une rafale de vent soudaine aurait surpris l’équipage, qui aurait jeté la lourde cargaison par-dessus bord pour éviter le naufrage, laissant une traînée d’artefacts de 600 mètres sur le fond du lac.
Pfyffer avance, dans ce même entretien à Artnet, que les marins et les soldats romains ont peut-être sauvé leur bateau en se soulageant du poids important de la cargaison. Le navire lui-même n’a toujours pas été localisé.
Des bains d’eau au Laténium
Le bois et l’osier détrempés se dégradent vite au contact de l’air. Avant tout retrait, l’équipe a modélisé numériquement en 3D la position exacte de chaque objet, afin de préserver les informations sur la manière dont la cargaison avait été emballée. L’urgence tenait aussi à l’érosion du fond du lac, à l’ancrage des bateaux de plaisance et au risque de pillage.
Les artefacts se trouvent désormais au Laténium, le musée archéologique d’Hauterive, où les conservateurs les maintiennent dans des bains d’eau spécialisés pour en extraire lentement les sels. Une étude scientifique complète et un documentaire sur la fouille sont attendus en 2027.





