Le 6 mars 2026, la hausse du coût du transport du gaz naturel liquéfié n’a plus rien d’un simple accès de nervosité du marché. Elle s’inscrit dans une séquence précise, amorcée au début du mois avec l’aggravation des tensions autour du détroit d’Ormuz, passage stratégique pour les flux mondiaux d’hydrocarbures. Très vite, le marché du GNL a basculé d’une tension déjà perceptible à une situation de quasi-panique.
Gaz naturel liquide (GNL) : une flambée brutale du coût du transport
Le premier signal fort est apparu le 2 mars. Selon Reuters, qui cite Spark Commodities, les tarifs journaliers des méthaniers dans l’Atlantique ont atteint 61 500 dollars, déjà en hausse de 43 % sur une seule séance, en réaction à l’attaque sur l’Iran. Dans le Pacifique, ces mêmes tarifs ont grimpé à 41 000 dollars, en progression de 45 % en une journée. À ce stade, le marché ne réagissait déjà plus à une simple tension locale. Il commençait à intégrer un risque mondial sur la circulation du GNL.
L’accélération a ensuite été spectaculaire. Le 3 mars, l’indice Spark30S, qui suit les méthaniers de 174 000 m³ à deux temps dans l’Atlantique, a bondi à 161 750 dollars par jour selon Riviera Maritime Media. Le même jour, l’indice Spark25S dans le Pacifique a atteint 98 750 dollars par jour. Le spécialiste Konstantinos Karathanos a résumé la brutalité de ce mouvement en déclarant que « le marché spot du GNL a mis seulement deux jours pour grimper vers des tarifs à six chiffres ».
Deux jours plus tard, le seuil du véritable emballement était franchi. Le 5 mars, Riviera Maritime Media, citant le courtier Fearnleys, a rapporté que les tarifs spot journaliers pour des méthaniers de 174 000 m³ sur la route golfe du Mexique-Europe avaient atteint 300 000 dollars, soit environ 276 000 euros. Sur la route golfe du Mexique-Japon-Corée-Taïwan-Chine, les tarifs ont également touché 300 000 dollars par jour, contre 42 000 dollars le 25 février. Soit près de six fois plus cher en seulement une quinzaine de jours.
Cette flambée ne s’est pas limitée à l’axe Atlantique. La route Australie-Asie du Nord a elle aussi atteint 255 000 dollars par jour, soit environ 234 600 euros, selon Riviera Maritime Media. Le phénomène est donc global. Il ne concerne pas seulement les cargaisons menacées dans le Golfe, mais l’ensemble du marché international du GNL, parce qu’une partie de la flotte mondiale s’est retrouvée soit immobilisée, soit réquisitionnée, soit réservée à des prix record.
Energie : le choc d’Ormuz et l’arrêt du Qatar
Pour comprendre cette explosion, il faut revenir à la géographie du commerce mondial de l’énergie. Le détroit d’Ormuz représente environ 20 % de l’offre mondiale de pétrole et de GNL. Lorsqu’un tel corridor se grippe, l’effet dépasse immédiatement la région. Il se diffuse à toute la chaîne logistique, parce que les navires ralentissent, s’accumulent, se détournent ou attendent des jours entiers avant de pouvoir charger ou traverser.
Reuters rapportait ainsi le 4 mars qu’au moins 200 navires, dont des pétroliers et des méthaniers, étaient à l’ancre au large de grands producteurs du Golfe, tandis que d’autres bâtiments restaient bloqués hors du détroit sans pouvoir atteindre les ports. Cette congestion change tout. Un méthanier immobilisé n’est plus disponible pour un autre trajet. Une cargaison retardée décale les rotations suivantes. Et, dans un marché aussi tendu, chaque jour perdu fait monter la valeur du prochain navire libre.
La situation a été aggravée par le Qatar, acteur central du GNL mondial. Le pays a cessé totalement sa liquéfaction de gaz. Or, une fois l’installation principale de Ras Laffan à l’arrêt, il faudrait au moins deux semaines pour redémarrer la liquéfaction, puis au moins deux semaines supplémentaires pour revenir à pleine capacité, selon Reuters. C’est une onde de choc sur la production elle-même. Ce double choc explique la brutalité des prix. D’un côté, une artère essentielle du commerce mondial de l’énergie s’est grippée. De l’autre, un grand fournisseur mondial de GNL a vu sa chaîne industrielle se désorganiser.
Transport du GNL : une pénurie de navires qui renchérit toute la chaîne
La flambée des tarifs montre une chose essentielle : le marché ne manque pas seulement de gaz, il manque aussi de capacité pour l’acheminer. Les méthaniers sont des navires spécialisés, coûteux, engagés sur des routes longues et souvent déjà liés par contrat. Le 5 mars, Fearnleys, cité par Riviera Maritime Media, observait que des affréteurs étaient prêts à payer jusqu’à dix fois les niveaux de la semaine précédente pour sécuriser rapidement un navire. Le marché spot n’est plus dans une logique d’optimisation des coûts, mais dans une logique de sécurisation à n’importe quel prix.
La tension déborde déjà le court terme. Les contrats d’affrètement à un an sont désormais estimés à 100 000 dollars par jour, en hausse hebdomadaire de 58 000 dollars, selon Fearnleys cité par Riviera Maritime Media le 5 mars 2026. Cela signifie que les acteurs du secteur n’anticipent pas une correction immédiate. Ils parient au contraire sur une désorganisation prolongée, avec des effets qui pourraient durer bien au-delà de l’épisode géopolitique actuel. Les navires doivent être repositionnés, les plannings de chargement reconstruits, les retards absorbés, les arbitrages commerciaux revus.
Dans le cas du gaz, cela a une conséquence directe : même des routes éloignées du Golfe deviennent plus chères. Quand une partie de la flotte mondiale est bloquée ou captée par des affréteurs pressés, toutes les autres zones se tendent. Le marché du GNL fonctionne comme un système de vases communicants. Ce qui manque dans le Golfe renchérit aussi les cargaisons américaines, australiennes ou atlantiques destinées à l’Europe et à l’Asie.



