Un réacteur logé dans le sud de la France pourrait un jour changer l’histoire de l’énergie. Mais pour l’instant, ce sont les aimants qui volent la vedette.
Ce cylindre d’acier titanesque est capable de « soulever un porte-avions ». Non, ce n’est pas une image. C’est une promesse, et elle vient de Saint-Paul-lez-Durance. Là où se construit depuis 2006 ITER, le plus grand projet énergétique de fusion nucléaire jamais entrepris. Avec l’achèvement du dernier module de son aimant central, le chantier vient de franchir un cap symbolique. Derrière cette pièce d’ingénierie hors norme, une ambition vertigineuse : produire une énergie propre, sûre et inépuisable. Mais entre la promesse et la réalité, un gouffre technique et temporel demeure.
ITER : la fusion nucléaire comme horizon énergétique
Objectif d’ITER : maîtriser la fusion de noyaux d’hydrogène pour reproduire ce qui se passe au cœur du Soleil. À la clé, une énergie massive sans déchets radioactifs de longue durée, ni émission de CO₂. Mais pour y parvenir, le défi est colossal : il faut chauffer un gaz ionisé (le plasma) à 150 millions de degrés Celsius, soit dix fois la température du noyau solaire, et le maintenir stable au moyen d’aimants gigantesques.
L’Europe, les États-Unis, la Chine, l’Inde, la Russie, la Corée du Sud et le Japon collaborent sur ce projet titanesque. Une rare coopération internationale saluée par Pietro Barabaschi, directeur-général d’ITER, malgré les aléas géopolitiques du moment. Mais l’enjeu dépasse les frontières. C’est la prochaine révolution énergétique qui se joue ici.
Le solénoïde central est le cœur magnétique d’ITER. Haut de 18 mètres, pesant 1 000 tonnes, il est officiellement devenu l’aimant supraconducteur le plus puissant du monde. Son champ magnétique de 13 teslas, soit 280 000 fois celui de la Terre, servira à contenir le plasma au centre du tokamak. Alain Bécoulet, directeur scientifique du projet, n’a pas caché sa satisfaction : « L’ensemble de l’aimant ITER est désormais fabriqué ».
Cette pièce monumentale a été assemblée aux États-Unis, avant d’être transférée en France. Elle constitue l’ultime segment d’un système magnétique d’une complexité extrême, sans lequel aucune fusion contrôlée n’est envisageable. En d’autres termes, ITER vient de poser l’épine dorsale de sa machine.
Retards, surcoûts, incertitudes : un rêve en suspens
Pour autant, ce progrès technique ne masque pas les réalités moins reluisantes du chantier. Depuis son lancement, ITER a accumulé les retards et les dépassements budgétaires. Annoncé pour une mise en service progressive dès 2025, le projet ne prévoit désormais pas de produire son premier plasma avant 2033, soit huit années de retard, selon les annonces officielles de l’été dernier. La pleine puissance énergétique, elle, est attendue pour 2036.
Le surcoût, lui, grimpe à près de 5 milliards d’euros. Autant dire que le chemin reste semé d’embûches. Et si l’objectif reste théoriquement inchangé, il faudra patienter au moins une décennie avant d’en mesurer les fruits.
La tentation du scepticisme est forte. Mais il serait naïf de réduire ITER à un chantier en retard. Aucun projet scientifique n’a jamais tenté de telles conditions extrêmes. C’est un pari de très long terme, sur une technologie qui pourrait redéfinir la manière dont l’humanité produit son énergie. Si l’objectif est atteint, ce sera une rupture comparable à celle du nucléaire fission dans les années 1950, mais sans ses dangers.
Et c’est justement parce que l’enjeu est historique que chaque étape franchie, aussi technique soit-elle, mérite l’attention.






