Depuis 60 ans, les lits asséchés de cette mer d’Asie centrale témoignent d’une catastrophe ignorée par le monde

Un lac asséché qui pollue plus qu’un lac vivant : la mer d’Aral a relâché 748 mégatonnes de CO2 en soixante ans, et la facture carbone pourrait encore s’alourdir.

Publié le
Lecture : 3 min
Depuis 60 ans, les lits asséchés de cette mer d'Asie centrale témoignent d'une catastrophe ignorée par le monde
Depuis 60 ans, les lits asséchés de cette mer d’Asie centrale témoignent d’une catastrophe ignorée par le monde © L'EnerGeek

Les sédiments mis à nu par le recul de la mer d’Aral ont libéré 748 mégatonnes de dioxyde de carbone depuis les années 1960, selon une étude publiée le 16 juillet 2026 dans la revue Science et rapportée par National Geographic. Un lac que l’on pensait surtout victime de l’assèchement, pas acteur du réchauffement.

Ce lac salé fermé, à cheval entre le Kazakhstan et l’Ouzbékistan, s’est fragmenté au fil des décennies. Au nord subsiste une petite portion, préservée par un barrage. Au sud, les anciennes étendues immergées ont cédé la place à une vaste plaine saline, à nu depuis des années.

C’est précisément cette mise à nu qui est en cause. Dans les années 1960, les autorités soviétiques ont détourné les eaux de deux grands fleuves, l’Amou-Daria et le Syr-Daria, pour étendre les cultures de coton et de blé dans des zones arides. En six décennies, la surface du lac a diminué d’environ 75 % et son volume de près de 90 %.

Une décomposition accélérée par l’air et la chaleur

Le mécanisme décrit par les chercheurs est simple dans son principe. Tant que les sédiments restent immergés, la matière organique accumulée au fond, plantes, algues, organismes morts, reste protégée de l’oxydation. Une fois exposée à l’air, elle se décompose beaucoup plus vite : des micro-organismes du sol transforment une partie de ce carbone en dioxyde de carbone, qui part dans l’atmosphère. La chaleur et l’aridité de la région accélèrent encore le processus.

La phase la plus intense se joue tôt. Près de la moitié du carbone total a été libérée pendant les quinze premières années suivant l’assèchement. Ensuite, les réserves de matière organique s’épuisent progressivement, ce qui ralentit les émissions sans les stopper. L’étude chiffre d’ailleurs la menace qui pèse encore sur les zones humides subsistantes : 605 mégatonnes supplémentaires de CO2 pourraient être relâchées si l’assèchement se poursuit.

Une partie du carbone ne part pas directement sous forme gazeuse. Près d’un cinquième serait mobilisé par les tempêtes qui soulèvent des particules de poussière salée, capables de parcourir de longues distances. Sur place, ces poussières mêlées de sel, de sable et parfois de résidus chimiques issus des anciennes pratiques agricoles aggravent les difficultés sanitaires des habitants et accentuent la salinisation des sols cultivés aux alentours.

Des crédits carbone estimés jusqu’à 18 milliards de dollars

Les chercheurs avancent une piste : une réhydratation partielle et ciblée de certains secteurs pourrait conserver du carbone dans les sols et limiter les tempêtes de poussière. Il ne s’agirait pas de recréer l’ancien lac dans son intégralité, un objectif jugé très difficile compte tenu des besoins agricoles et de la rareté de l’eau, mais de restaurer des zones prioritaires.

Un tel projet suppose une coopération durable entre les États concernés, une réduction des prélèvements agricoles dans les fleuves, et des infrastructures hydrauliques.

Les campagnes de plantation déjà menées, notamment de saxaul, un arbuste adapté aux déserts salés dont les racines fixent les sols et dont les branches freinent le vent, apportent un bénéfice réel contre les tempêtes de poussière. Mais leur effet sur le carbone reste marginal : ces plantations compensent moins de 1 % des émissions liées à l’assèchement des sédiments.

Reste la dimension financière. Selon les projections citées par les chercheurs, une réhabilitation de certaines parties de la mer d’Aral pourrait représenter entre 3,6 et 18 milliards de dollars sur les marchés volontaires du carbone. Le principe : chaque tonne de CO2 évitée ou réduite peut générer un crédit que des entreprises, notamment dans l’aviation, les hydrocarbures, la finance ou les technologies, peuvent acheter pour déclarer une compensation partielle de leurs propres émissions.

Encore faudrait-il, précisent les auteurs, pouvoir mesurer et vérifier durablement l’humidité des sols, les volumes d’eau mobilisés et l’évolution réelle des émissions, condition sans laquelle un crédit carbone ne réduit rien du tout.

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.