Le 17 août 2026, depuis le port de St. John’s à Terre-Neuve-et-Labrador, le Premier ministre canadien Mark Carney a annoncé un investissement de 70 milliards de dollars canadiens (environ 43 milliards d’euros) dans les renouvelables. Qualifié de « plus grand investissement en énergie propre de l’histoire de l’Amérique du Nord », ce plan repose sur un accord-cadre entre les provinces de Terre-Neuve-et-Labrador et du Québec, avec une participation fédérale de 10 milliards de dollars canadiens. Les projets envisagés doivent générer jusqu’à 14 000 mégawatts (MW) de puissance, soit de quoi alimenter tous les foyers de Toronto, Montréal et Vancouver, trois métropoles qui regroupent un quart de la population canadienne. L’ensemble devrait soutenir 23 000 emplois durant la phase de construction et contribuer à hauteur de 31 milliards de dollars au PIB canadien jusqu’au début des années 2040.
70 milliards de dollars pour l’hydroélectricité et l’éolien dans l’est du Canada
Au cœur du projet figure l’expansion de la centrale hydroélectrique de Churchill Falls, située au Labrador. D’une capacité de 5 428 MW, elle est détenue conjointement par Hydro-Québec et Newfoundland and Labrador Hydro. Depuis 1969, un contrat permettait au Québec d’acheter l’électricité produite à 0,2 cent par kilowattheure, puis de la revendre avec une marge substantielle. Terre-Neuve-et-Labrador a tenté à plusieurs reprises, sans succès, de faire annuler ce contrat devant les tribunaux, y compris devant la Cour suprême du Canada.
Le nouvel accord met fin à cette situation. À partir de 2027, Hydro-Québec paiera 1,8 cent par kilowattheure, un prix qui augmentera progressivement jusqu’en 2077 pour atteindre une moyenne effective de 7,4 cents sur cinquante ans. Ce tarif représente une hausse de 25 % par rapport au mémorandum d’entente signé en 2024, qui prévoyait un prix moyen de 5,9 cents. « Nous tournons enfin la page de l’un des chapitres les plus sombres de notre histoire », a déclaré le Premier ministre de Terre-Neuve-et-Labrador, Tony Wakeham, lors de la cérémonie de signature.
Gull Island, éolien et minéraux critiques : les autres volets du plan
Outre l’expansion de Churchill Falls, l’accord prévoit la construction d’une nouvelle centrale hydroélectrique à Gull Island, sur le fleuve Churchill, d’une capacité de 2 700 MW. Des études de faisabilité seront également menées pour un second agrandissement à Churchill Falls et pour un projet éolien de 2 000 MW dans la région du fleuve Churchill. Ce dernier pourrait être partiellement détenu par un partenaire privé et impliquerait une collaboration avec les communautés innues du Labrador.
La répartition de l’électricité générée favorise largement le Québec, qui recevra environ 10 000 MW au total (dont 6 915 MW provenant de Churchill Falls et Gull Island, et 3 850 MW issus des nouveaux projets à l’étude). Terre-Neuve-et-Labrador conservera pour sa part 2 750 MW, soit 760 MW de plus que ce qui était prévu dans le mémorandum de 2024. « Nous avons négocié plus de puissance, plus de valeur et le droit de transmettre notre électricité à travers le Québec vers les marchés d’exportation », a souligné Tony Wakeham. Le droit de transit, permettant à Terre-Neuve-et-Labrador d’acheminer jusqu’à 985 MW vers les États-Unis via le réseau québécois, représente une avancée majeure pour la province atlantique.
L’accord s’accompagne d’une initiative visant à développer le corridor du Labrador Trough, une région minière de classe mondiale s’étendant sur Terre-Neuve-et-Labrador et le Québec. Riche en minerai de fer de haute pureté, la zone bénéficiera d’un financement fédéral pour l’expansion de la transmission électrique, l’électrification des mines, et la construction d’infrastructures de transport. Plusieurs projets pré-développementaux seront financés dans le cadre du First and Last Mile Fund de Ressources naturelles Canada, notamment pour le projet de minerai de fer Kami, près de Wabush, et pour le projet de graphite Lac Knife, destiné au développement de technologies de batteries et de stockage d’énergie.
Un contexte géopolitique tendu et des objectifs climatiques compromis
L’annonce intervient dans un contexte économique et géopolitique troublé. Déstabilisé par la guerre commerciale lancée par les États-Unis sous la présidence de Donald Trump, le Canada cherche à réduire sa dépendance vis-à-vis de son voisin du sud et à renforcer son autonomie stratégique. En juillet 2026, l’inflation a accéléré à 3 % sur un an dans le pays, principalement en raison de la hausse des prix de l’essence liée au conflit au Moyen-Orient, selon les données officielles publiées le 17 août.
Ottawa multiplie les annonces de grands projets visant à positionner le Canada comme une « superpuissance énergétique ». Parallèlement à l’expansion des renouvelables, le gouvernement a prévu la construction d’un oléoduc reliant les gisements de sables bitumineux de l’Alberta à la côte Pacifique, afin d’exporter davantage d’hydrocarbures vers l’Asie. Arrivé au pouvoir en mars 2025, Mark Carney a reconnu que la feuille de route établie par son prédécesseur Justin Trudeau, qui visait une réduction de 40 à 45 % des émissions de gaz à effet de serre d’ici 2030 par rapport aux niveaux de 2005, ne pourrait être respectée. La stratégie duale, combinant énergies propres et fossiles, soulève des interrogations quant aux objectifs climatiques du pays.
Les élections québécoises menacent la finalisation de l’accord
Si l’accord-cadre a été salué par de nombreux acteurs, sa concrétisation reste incertaine. Les négociateurs espèrent parvenir à un accord définitif d’ici la fin de l’année 2026, mais les prochaines élections au Québec, qui doivent se tenir au plus tard le 5 octobre, pourraient compromettre le processus. La Première ministre québécoise Christine Fréchette, dont la Coalition Avenir Québec (CAQ) est actuellement distancée dans les sondages par le Parti Québécois (PQ) et les Libéraux, a mis en garde contre les intentions de l’opposition. « Je constate que le Parti Québécois est intéressé à déchirer cet accord. Alors qu’offrent-ils aux Québécois si ce n’est pas cet accord ? Où trouveront-ils les 10 000 mégawatts que nous apportons au Québec ? », a-t-elle déclaré.
Paul St-Pierre Plamondon, chef du PQ, a répliqué sur les réseaux sociaux en affirmant qu’il était faux de prétendre qu’il détruirait l’accord. « La réalité, c’est que personne n’a lu l’accord. Si l’accord est positif pour le Québec, alors évidemment il sera dans l’intérêt d’un gouvernement du Parti Québécois de le maintenir », a-t-il écrit sur X (anciennement Twitter). De son côté, Tony Wakeham a reconnu ne pas avoir de contrôle sur l’issue électorale au Québec, mais s’est dit confiant quant aux bénéfices de l’entente pour les deux provinces. Il a par ailleurs renoncé à son engagement de campagne de soumettre l’accord à un référendum populaire, justifiant sa décision par l’urgence de saisir l’opportunité qui se présente.






