Transition énergétique : les métaux critiques, angle mort de la décarbonation

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Terres Rares Achille Union Europeenne
Transition énergétique : les métaux critiques, angle mort de la décarbonation © L'EnerGeek

On parle volontiers d’électrification, de batteries et d’éoliennes. Beaucoup moins des matières premières sans lesquelles rien de tout cela n’existerait. Or c’est là que se joue une part décisive de la transition énergétique : dans l’accès au lithium, au nickel, au cobalt et aux terres rares qui composent les technologies bas-carbone. Comme le rappelle Benjamin Gallezot, délégué interministériel aux approvisionnements en minerais et métaux stratégiques, ces métaux sont « aussi des conditions pour la transition énergétique ». Autrement dit : pas de décarbonation sans sécurité d’approvisionnement.

Le paradoxe de la transition

Le passage aux mobilités et aux énergies propres repose sur une intensité minérale sans précédent. Une batterie, un moteur électrique, une éolienne, un aimant permanent : tous requièrent des minerais critiques, du lithium au nickel en passant par le cobalt, le manganèse ou les terres rares, dont la chaîne de valeur, de l’extraction au raffinage, est aujourd’hui largement concentrée en Asie. Le paradoxe est frappant : en cherchant à réduire sa dépendance aux hydrocarbures importés, l’Europe risque de la remplacer par une dépendance minérale tout aussi contraignante.

C’est pourquoi la stratégie française refuse de dissocier climat et souveraineté. Portée par la délégation interministérielle aux approvisionnements en minerais et métaux stratégiques (DIAMMS), cette doctrine traite la sécurisation des minerais critiques non comme un dossier industriel parmi d’autres, mais comme le socle matériel de la transition. Sans lithium raffiné, pas de batteries ; sans terres rares tracées, pas de moteurs électriques souverains.

Une chaîne de valeur pensée « de bout en bout »

L’originalité de l’approche tient à son refus des demi-mesures. « Faire de la mine et extraire des minerais sans pouvoir les transformer, ça ne sert pas à grand-chose », insiste le délégué interministériel, qui plaide pour une réflexion « de bout en bout » : « Où est-ce qu’on peut trouver les ressources de minerais, comment on peut raffiner ces minerais et comment on peut recycler. » La stratégie, dit-il, « s’adapte à chaque situation », le goulot d’étranglement se situant parfois à l’extraction, mais le plus souvent au raffinage.

Cette logique irrigue les leviers déployés au niveau du G7 : au-delà de la production, la déclaration d’Évian mise sur le recyclage et l’innovation. Sur le recyclage, Benjamin Gallezot souligne le potentiel des « déchets électroniques » et des aimants « qui se trouvent dans l’ensemble des dispositifs, y compris au plus proche des gens ». Sur l’innovation, il évoque la possibilité de « faire un moteur électrique sans terres rares, ou diminuer les quantités, ou trouver d’autres procédés ». Car l’autonomie stratégique ne se construit pas seulement en amont, en sécurisant l’accès aux gisements : elle se gagne aussi en aval, en diversifiant et en réduisant les besoins grâce à l’innovation. Concevoir des technologies plus sobres en métaux critiques, ou capables de s’en passer, revient à desserrer la dépendance à la source même de la demande.

Le lithium, symbole d’une ambition

Aucun projet n’incarne mieux cette ambition que le gisement d’Émili, dans l’Allier. « Les Français ne savent peut-être pas suffisamment que la France détient l’un des quatre premiers gisements de lithium rocheux au monde », relève le délégué interministériel. Porté par Imerys et annoncé fin 2022, ce projet à deux milliards d’euros associe une mine à Échassières et une usine de raffinage à Montluçon, car, là encore, l’enjeu est de maîtriser toute la chaîne, pas seulement l’extraction.

L’histoire d’Émili illustre aussi le rôle de l’État. Confrontée à l’effondrement des prix du lithium, l’entreprise a eu besoin d’un appui : « On l’a donné, d’une part avec un crédit d’impôt aux industries vertes, et d’autre part par une prise de participation du gouvernement à travers la Caisse des dépôts à hauteur de 30 % du projet », détaille Benjamin Gallezot. Un signal fort dans un pays où l’interventionnisme industriel demeure débattu.

Les industriels partagent ce diagnostic. Christel Bories, présidente-directrice générale d’Eramet, dont l’usine de lithium argentine est aujourd’hui l’un des rares actifs européens capables de produire du carbonate de qualité batterie hors des chaînes dominées par l’Asie, lie explicitement l’effort d’exploration à la finalité climatique. Ce type de projet, expliquait-elle en juin 2026, sert « la souveraineté de nos économies et […] la transition énergétique ». Le lithium n’est pas seulement un actif industriel : c’est le carburant matériel de la décarbonation.

Un soutien public assumé

Ce volontarisme se traduit en chiffres. Le programme France 2030 mobilise 400 millions d’euros pour les métaux critiques, dont les trois quarts sont déjà alloués. Le crédit d’impôt industrie verte permet de couvrir jusqu’à 30 % des investissements. Au total, pour 7 milliards d’euros d’investissements soutenus, « l’État apporte 1,7 milliard d’euros », précise le délégué interministériel, une décision « stratégique » prise, souligne-t-il, « alors que les finances publiques sont en tension ».

Ce choix repose sur un constat lucide : les productions issues de filières respectueuses des standards environnementaux « ont forcément des coûts peut-être plus élevés » que celles de « pays qui n’ont pas les mêmes conditions ». Le surcoût est assumé comme le prix d’une transition à la fois propre et souveraine.

La souveraineté climatique, nouvelle frontière

Ce que révèle le propos de Benjamin Gallezot, c’est un déplacement du regard. La transition énergétique ne se réduit pas à un objectif d’émissions ; elle est aussi une bataille pour l’accès aux ressources qui la rendent possible. En liant décarbonation et sécurité d’approvisionnement, la France esquisse une souveraineté climatique où l’écologie et l’industrie cessent de s’opposer.

L’équation reste exigeante. Les filières mettront des années à monter en puissance, quand les besoins en batteries et en aimants explosent dès maintenant. Mais en traitant les métaux critiques comme le préalable matériel de la transition, plutôt que comme sa variable d’ajustement, la stratégie française pose la bonne question : celle des moyens concrets d’une ambition climatique qui, sans matières premières sécurisées, resterait une promesse sans substance.

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