Le 27 décembre, la Mongolie a annoncé avoir conclu un accord avec Orano pour l’exploitation de la mine d’uranium de Zuuvch-Ovoo, située dans le sud-est de la République d’Asie centrale – un accord confirmé le 17 janvier par l’industriel français. En parallèle, depuis plusieurs semaines, des experts pointaient du doigt la mise en œuvre d’un cadre législatif hostile aux acteurs miniers dans le pays, tranchant avec l’optimisme ambiant. Une menace finalement non traduite dans l’accord entre la Mongolie et Orano, les autorités mongoles ayant écarté l’hypothèse de la nationalisation d’une partie des actifs du groupe.
Un rapprochement promu au plus haut niveau de l’État
Après le coup d’État de 2023 au Niger, fatal aux activités d’Orano dans le pays, le géant français du combustible nucléaire a multiplié les initiatives pour sécuriser ses approvisionnements en uranium. En renforçant notamment sa présence en Mongolie, dont les réserves connues en font le « coffre-fort géologique » de l’Asie, et où le groupe français est implanté depuis plus de 25 ans. Cette stratégie de diversification est largement soutenue par l’Élysée et l’Union européenne, qui ont fait de la multiplication des partenaires de l’Europe dans le domaine des minerais une priorité stratégique. Emmanuel Macron a même endossé son costume de VRP pour raffermir les liens entre la France et la Mongolie. Une démarche qui s’est concrétisée, en mai 2023, par une visite d’État dans le pays — la première d’un Président français — et de belles promesses de coopération pour l’avenir.
À Paris, on ne cache pas sa joie après cet accord : « Nous signons un accord historique qui donne à notre relation une profondeur et une densité nouvelle. Historique par son ampleur, par sa portée stratégique pour nos deux pays », a ainsi affirmé le ministre français délégué chargé du Commerce extérieur, Laurent Saint-Martin. Du côté d’Oulan-Bator aussi, la satisfaction est de mise. Le pays tente, dans le cadre de sa stratégie des « Troisièmes Voisins », de s’ouvrir aux pays occidentaux — et à leurs capitaux — perçus comme des alternatives potentielles à la pression constante des Russes et Chinois. « Cet accord illustre nos actions en soutien à la croissance économique et à l’atteinte des objectifs fixés dans la “Nouvelle politique de relance ‘et la ‘Vision 2050’ », a ainsi expliqué Luvsannamsrain Oyun-Erdene, Premier ministre du pays.
Un investissement de 1,6 milliard d’euros
L’investissement total d’Orano dans le projet est estimé à 1,6 milliard d’euros, selon les annonces officielles et le site pourrait générer, tout au long de son exploitation, 13,5 milliards de chiffre d’affaires. Le projet, prévu pour durer 30 ans, devrait aussi générer 1 600 emplois directs et indirects. Quant au développement du site, il devrait s’étendre sur 4 ans avec une entrée en production attendue pour 2028. Après 27 ans de présence ininterrompue dans le pays, cet accord vient encore renforcer les positions d’Orano en Asie centrale.
« La production d’uranium en Mongolie contribuera à produire une électricité bas carbone et assurer la sécurité d’approvisionnement de nos clients », souligne Nicolas Maes, directeur général d’Orano. Selon les premières estimations, le gisement possède environ 90 000 tonnes de ressources et pourrait permettre une production de 2 500 tonnes chaque année, soit un quart de la consommation annuelle du parc nucléaire français. De quoi booster la production d’uranium du groupe, qui s’élevait à 7 500 tonnes en 2022 à partir de ses sites du Canada, du Kazakhstan et du Niger. L’uranium tiré de ce site n’est, en revanche, pas uniquement destiné au marché français, a fait savoir l’entreprise.
Des alertes de plusieurs experts
Malgré ce satisfecit général, plusieurs experts ont récemment pointé du doigt une dégradation du climat des affaires en Mongolie et la mise en œuvre d’un cadre législatif potentiellement hostile aux investisseurs étrangers. « Un projet d’amendement à la loi sur les minéraux pourrait conduire à l’expropriation, de fait, des actifs miniers détenus en Mongolie par des entreprises étrangères. Le texte interdit à toute entité de détenir plus de 34 % des actions d’une entreprise exploitant un gisement de minerais stratégiques », explique ainsi, dans Le Cercle les Échos, Erwan Davoux, ancien membre de la cellule diplomatique de l’Élysée et spécialiste des relations internationales. Une menace finalement écartée de la mouture finale de l’accord, probablement en raison d’un précédent dissuasif.
L’accord entre Orano et le gouvernement mongol intervient en effet peu de temps après l’échec de l’exploitation de la mine de cuivre et d’or d’Oyou Tolgoï, partagée entre le gouvernement mongol et le géant anglo-australien Rio Tinto, dont la production devait débuter en janvier 2013. Elle a finalement été inaugurée en 2023, avec dix ans de retard. Les conflits sur les partages des profits ou l’exportation des capitaux avaient, à l’époque, très durablement refroidi les relations entre Rio Tinto et le gouvernement mongol. L’attribution de l’exploitation de la mine de Zuuvch-Ovoo à Orano est donc le signe d’un changement de stratégie du gouvernement mongol, qui, à la propriété, privilégierait désormais une combinaison d’actions préférentielles et de redevances sur les revenus du géant français – une façon pour le gouvernement mongol d’admettre les limites de sa stratégie de nationalisation.
Un secteur toujours porteur
Pour la filière nucléaire, tous les signaux sont actuellement au vert. Un récent rapport de référence de l’Agence internationale de l’énergie démontre que l’énergie d’origine nucléaire pourrait atteindre un record d’ici 2025, atteignant presque 10 % de la production internationale. Actuellement, une soixante de réacteurs nucléaires sont en construction dans le monde, selon les données de « Connaissance des Énergies ». Pour plus d’un tiers d’entre eux en Chine, mais aussi dans d’autres pays émergents, comme l’Inde, la Turquie ou encore l’Égypte. De quoi renforcer la course à l’extraction d’uranium pour les principaux acteurs du domaine. Quant au risque de pénurie, il est largement écarté par les spécialistes du secteur. « L’inventaire annuel montre que les réserves de ce métal sont suffisamment abondantes pour permettre un développement durable du nucléaire, tout au long du XXIe siècle et au-delà », souligne la Société française d’énergie nucléaire (SFEN).






