Jean-Guy Devezeaux de Lavergne : "le nucléaire est largement compétitif" - L'EnerGeek

Jean-Guy Devezeaux de Lavergne : « le nucléaire est largement compétitif »

En marge de la journée technique organisée par la Société Française de l’Énergie Nucléaire (SFEN), le 8 mars dernier, à l’Union Internationale des Chemins de Fer, nous avons pu interroger le directeur de l’Institut de Technico-Economie des Systèmes Énergétiques (I-tésé / CEA), Jean-Guy Devezeaux de Lavergne. Celui qui est également président de la section technique « Économie et stratégie énergétique » de la SFEN a accepté de nous livrer son avis sur la place du nucléaire en France. 

  • En 2014, vous évoquiez les conséquences économiques de la fermeture d’un réacteur nucléaire en citant entre autres les travaux de l’agence de notation S&P. Pouvez-vous nous confier votre appréciation de l’accord d’indemnisation pour Fessenheim ? 

On avait à l’époque évalué la perte avec un faisceau d’hypothèses pour un raccourcissement de la durée d’exploitation de 10 à 20 ans, entre 1,5 et 3 milliards d’euros par réacteur. Après, en termes de capitalisation boursière on avait évoqué l’étude de Standard & Poors (S&P) qui, bien que fondée sur une approche très différente, n’était pas complétement différente de nos calculs. Cependant, aujourd’hui, j’ai un peu de mal à commenter ce qui se passe pour l’indemnisation de Fessenheim, car on ne connaît pas la fin de ce processus. En fait, on sait qu’il est prévu une indemnité de 446 millions d’euros mais il y a tout un ensemble de clauses de revoyure qui dépendront du prix moyen sur les marchés de gros avec évidemment une sensibilité de ces marchés à l’évolution des capacités nucléaires, tout cela restant donc très incertain.

Si vraiment on décide d’arrêter Fessenheim, on peut dire que la technique qui a été retenue peut éventuellement avoir du sens. Comme l’avenir est lui-même très incertain, ça permet de ne pas tout déterminer à priori comme on avait d’abord essayé de le faire, mais de rentrer dans une logique encore plus pragmatique. Celle-ci consistant à se dire : « on va tirer un grand total un jour et à ce moment-là, on verra vraiment les pertes nettes pour EDF » [NDLR : le protocole d’accord pour l’indémnisation de Fessenheim prévoit une part variable calculée en fonction du « manque à gagner pour EDF jusqu’en 2041 »].

Mais ce n’est pas le seul sujet ; il y a certes les pertes pour EDF et leur indemnisation d’un côté, c’est très important pour eux bien-sûr, mais il y a aussi les pertes en termes de bien-être social pour la Nation, pour la France : ce n’est pas du tout la même chose ! Ces pertes sont dues aux éventuelles hausses induites du prix de l’électricité. En effet, certaines études tendent à montrer que si des réacteurs sont arrêtés, la baisse de l’offre disponible ferait monter les prix de gros, améliorant en partie les comptes d’EDF. Mais les deux types de pertes économiques se cumuleraient au plan national. Notre étude qui chiffre les pertes entre 1,5 et 3 milliards d’euros par réacteur est robuste à mon sens, sur le plan économique pour le pays. Si je force le trait, on peut imaginer qu’il y aura un effet-prix important, suivant ainsi la loi de l’offre et de la demande. En revanche, il y aura une perte sociale justement parce que les prix auront monté, et dans ce cas qui va payer tout ça ? Ce sont les consommateurs qui verront les répercussions sur leurs factures d’électricité. Et la perte totale restera en ordre de grandeur ce que nous avons calculé à l’époque.

  • Le 8 février 2017, l’ANCRE a publié un scénario pour la transition énergétique. Dans cette étude à laquelle vous avez participé, il est notamment évoqué la possibilité d’accroître la flexibilité du nucléaire en réduisant le niveau de puissance minimum des tranches ; pouvez-vous préciser ce que cela signifie concrètement ? 

L’Agence Nationale de la Coordination de la Recherche pour l’Energie (l’ANCRE), est une alliance qui a été mise en place par le gouvernement le 17 juillet 2009. Elle a deux principaux objectifs ; d’une part coordonner la recherche dans son champ applicatif (ici l’énergie mais il y en a d’autres dans l’environnement et la santé par exemple), d’autre part, conseiller le gouvernement pour sa politique de R&D (recherche et développement).

On sait que le nucléaire français est très flexible, et qu’il est le principal contributeur « bas carbone » à l’insertion d’une part croissante de solaire et d’éolien dans le système électrique européen. Sur la puissance minimum des tranches nucléaires, actuellement il existe un seuil minimum de puissance de 20% comme l’a rappelé Stéphane Feutry, chargé de Mission Produire EDF / Division de la Production Nucléaire dans son intervention à la journée technique de la SFEN. Un des sujets c’est peut-on descendre en dessous des 20% de la puissance nominale ? Si on veut descendre en dessous, pour l’instant il faut qu’on arrête les réacteurs. Camille Cany (I-tésé/CEA) a travaillé sur ce sujet, elle montre qu’à un horizon de quelques décennies – si les EnR continuent à se développer, ce qui est l’hypothèse de base – on risque d’avoir besoin d’arrêter puis de redémarrer les réacteurs français de façon bien plus régulière, jusqu’à 200 arrêts par an par réacteur. Ce qui commence à faire beaucoup de sollicitations, même si certains affirment qu’il sera toujours possible de gérer ces niveaux-là ; des recherches seront indispensables pour progresser dans cette voie.

  • Dès lors faut-il comprendre que les SMR (Small Modular Reactors : entre 150 et 200 mégawatts) ne sont pas destinés au marché français ?

Là, je ne peux vous donner que mon avis personnel : probablement pas. Ce qui est très important c’est de travailler sur les marchés des SMR. A l’I-tésé on l’a fait, et on pense que les SMR dans les 20 années qui viennent vont surtout se développer dans des marchés de niche, s’ils se développent. Autrement dit, pour l’Europe très interconnectée, les SMR ne sont pas le premier sujet.

Un des points qui est souvent mis en avant pour les SMR, c’est leur flexibilité. Toutefois, ce point reste encore à prouver, il faudra les voir à l’œuvre, selon les designs. Un avantage intrinsèque des plus petits réacteurs, c’est leur capacité à réduire les effets Xénon et Samarium, qui sont des éléments qui « empoisonnent » les cœurs à de l’ordre d’une dizaine d’heures après les périodes de baisse de puissance. Ces éléments sont très gourmands en neutrons, et le réacteur perd en réactivité pendant un  certain temps. Cependant, est-ce que le pilotage fin du réseau sera la raison première pour laquelle les SMR se développeront à l’échelle européenne, je n’en suis pas certain. Attendons de voir les résultats et les coûts.

  • Dans votre article publié dans la dernière version de la Revue Générale du Nucléaire, vous indiquez que les « coûts de système » doivent être ajoutés aux « coûts aux bornes », notamment pour les EnR. Pensez-vous que cette surcharge puisse remettre en cause la compétitivité de certaines filières EnR ? Savez-vous lesquelles sont les plus affectées par cette surcharge ? 

D’abord il faut rappeler, à l’instar de Dominique Minière (directeur du parc thermique et nucléaire d’EDF) que pour le nucléaire, les coûts du démantèlement sont intégrés dans les coûts « aux bornes », comme l’indiquent notamment la Cour des Comptes et l’Agence pour l’Energie Nucléaire de l’OCDE. Et c’est le cas depuis très longtemps même si on a toujours un déficit de communication ou de compréhension sur le sujet. La mise en place des fonds dédiés date des années 90/2000. A l’époque j’étais chez Areva, je peux vous dire qu’on a décidé nous-mêmes de mettre en place notre propre fond dédié. La loi qui a suivi en 2006, a de fait largement entériné les bonnes pratiques du secteur du nucléaire.

Par ailleurs, pour le modèle des EPR, on est encore dans la période des first of a kind, – têtes de série – et même si les réacteurs sont encore un peu long à construire, de très nombreux enseignements ont été tirés des premières difficultés, et les coûts sont orientés à la baisse.  L’OCDE montre dans un rapport de 2015 que le nucléaire est largement compétitif, en base, dans le monde d’aujourd’hui et de demain.

Pour les EnR, il n’y a pas de réponse générique, même si les coûts baissent à grande vitesse. Ca dépend de plusieurs facteurs : du pays, de la date de départ, des vitesses auxquelles on veut faire pénétrer les énergies. Comme cela a été rappelé lors de nos échanges à l’Union Internationale des Chemins de Fer, les coûts dépendent aussi de l’environnement économique, par exemple existe-t-il un prix du carbone ou pas ?

Par le passé, d’après les données répertoriées dans le tableau présenté par Jan-Horst Keppler (OCDE/AEN), c’était l’énergie solaire qui engendrait les coûts de système les plus élevés. Pourtant, il faut souligner que les coûts de stockage ont par exemple été divisés d’un facteur 2 en cinq ans et cela va continuer. Ce que l’on sait tout de même, c’est qu’ils sont actuellement toujours supérieurs à 10 euros/MWh et qu’ils atteignent parfois plusieurs dizaines d’euros encore aujourd’hui. Autrement dit, ils sont non négligeables, c’est pour ça qu’il faut les faire baisser le plus possible et que la R&D y travaille activement. Cependant, on ne peut pas toujours les faire baisser parce qu’il y a une partie de ces coûts qui sont des coûts de système dynamiques ; c’est à dire que plus on insère des énergies intermittentes sur un réseau, plus il faut investir dans les infrastructures de ce réseau électrique.

De plus, si on souhaite transformer très vite le parc existant, on va avoir des coûts irrécupérables avec des unités qu’on arrêtera alors que leur durée d’exploitation attendue était bien supérieure. C’est la même chose si le facteur de charge des capacités existantes baisse fortement, ce qui détruit de la valeur.

Lire aussi : EnR et nucléaire, deux options complémentaires ?

 

 

Rédigé par : Jean-Guy Devezeaux de Lavergne

Jean-Guy Devezeaux de Lavergne

Directeur de l’Institut de Technico-Economie des Systèmes Energétiques (I-tésé)

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COMMENTAIRES

  • Si tu crois celle là, je peux t’en raconter une autre !
    Bien au contraire, le nucléaire n’a jamais été compétitif avec les autres technologies de production d’électricité si on inclut toutes les dépenses de sécurisation des sites d’extraction, de transformation, de production, de stockage … payées par le contribuable français pour le bonheur (relatif) des forces de l’ordre. Par ailleurs les transports de matières liées au nucléaire sont dangereuses et chères. Aujourd’hui même si l’investissement nucléaire est rentabilisé, sa sécurisation nécessaire et le remplacement de matériels vieillissants plombent toute réelle rentabilité. La vraie solution c’est investir massivement dans les ENR comme les allemands et les chinois, visiblement plus malins que nous.

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  • Par ailleurs, faut il toujours évaluer une action industrielle en termes économiques au moment où l’impératif c’est le respect de notre environnement, de notre support de vie ? Planter un arbre n’est pas rentable et pourtant c’est primordial pour la vie de nos descendants. De même installer des éoliennes, hydroliennes, PV, etc … c’est primordial pour notre survie et de plus c’est déjà rentable !

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